Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

jeudi, 19 septembre 2019

Cette façon bien à nous d’être au monde

natacha-polony-explique-les-raisons-de-son-depart.jpg

Par Natacha Polony

Victor Hugo, ses visions de poète mystique, ses putains sanctifiées, ce peuple de Paris qu’il a porté au sublime et qui l’a accompagné au Panthéon dans une immense bacchanale... Victor Hugo, Régis Debray l’écrit avec son verbe mordant, porte en lui la capacité française à s’élever à l’universel. Il est l’écrivain qui recompose par l’épopée la devise républicaine, cette fraternité des humbles, cet appétit de liberté, cette volonté d’opposer l’égalité aux privilèges et aux injustices. Il est celui que seuls pouvaient faire naître la Révolution, Valmy, les soldats de l’an II. Il est celui qui dé nit dans une trilogie, Notre-Dame de Paris, les Misérables et les Travailleurs de la mer, les trois déterminismes qui enferment l’homme : les religions, l’injustice sociale et la nature dans toute sa rudesse.

Mais si Victor Hugo peut apparaître, plus que Racine, plus que Molière, plus que Balzac ou Flaubert, comme l’incarnation littéraire du souffle national, c’est bien parce qu’il existe une spécificité, un esprit des peuples, que la globalisation consumériste et le divertissement généralisé n’ont pas éteint. La France, plus que toute autre, est une nation littéraire. Ce sont des œuvres qui la définissent, et non quelque texte de loi. Et sans doute est-ce pour cette raison qu’elle est particulièrement rétive aux uniformisations utilitaristes.

Aussi, comment définir, par-delà la figure de l’écrivain national, le « génie français », ce caractère irréductible que le pays devrait défendre face aux assauts de l’indifférenciation et peut-être même proposer au monde comme un contre-modèle face au marché universel ? La France, pays d’ingénieurs et d’agronomes, pays de frondeurs et de jouis- seurs, pays où l’on cultive cet art de trancher autour d’une tablée les conflits et les débats. Il y a sans doute en premier lieu une géographie française. Nulle part sur Terre ne se retrouve ce qui se passe à cet endroit, sur le 35e parallèle, une telle concentration de climats et de paysages divers, une tempérance des éléments qui porte vers le bonheur. La notion de terroir est diffcilement traductible, mais elle est pourtant la plus belle arme contre cette expression du marché dévorant qu’est la marque. Un produit de terroir nous raconte une géographie et une histoire qu’il doit restituer avec authenticité, un produit de marque nous vend une étiquette pour nous faire oublier ce qui se cache derrière.

Pas davantage traductible, notre conception de la laïcité,  c’est-à-dire d’un espace public neutre dans lequel tous les citoyens participent à la définition du bien commun, un espace qui garantit à chacun de ne pas être prisonnier de ses déterminismes, de pouvoir, dans ce monde d’exaltation de la « différence », être différent de sa différence. Et derrière, l’idée d’école républicaine, c’est-à-dire d’une émancipation par les savoirs universels, que la puissance publique garantit au peuple. Mais également cette conception si particulière de la bioéthique qui fait de la France le premier pays à s’être doté d’un comité pour en débattre. Une conception fondée sur l’idéal des Lumières : user de notre humanité toujours comme d’une n, jamais comme d’un moyen.

Depuis quelques décennies, les gouvernants français, les élites françaises en général, ont pris l’habitude de s’excuser de n’être pas allemandes ou anglo-saxonnes. Nous pourrions pourtant proposer au monde, dans nombre de domaines, une alternative au modèle global de réduction de l’homme à un rouage de la machine économique.

Source : Marianne 20/09/2019

10:48 Publié dans Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.