lundi, 13 juillet 2026
Comment un milliardaire tchèque paie deux euros pour vous faire taire
Jérôme Vigues
Mercredi 8 juillet 2026. Un kiosque, quelque part dans la France morte. Deux euros dans la poche, la curiosité qui l'emporte sur le dégoût. Le journal s'appelle Franc-Tireur. La couverture claque, façon fiche de police : "Apologie du terrorisme, ils vont trop loin", avec en photomontage Anasse Kazib, Rima Hassan et Jean-Luc Mélenchon. En dessous, un portrait d'Andrew Tate qualifié de "mal dominant". Huit pages, papier glacé, maquette léchée, zéro publicité. Le genre d'objet qui donne l'illusion d'un journalisme pur, désintéressé, au service de la seule raison.
Sauf que ce torchon n'a rien de désintéressé. Il appartient à Daniel Křetínský, milliardaire tchèque, propriétaire via sa holding Czech Media Invest d'un empire qui dépasse largement la presse. Cet homme a racheté Elle, Marianne, Editis, une part de TF1, Louie Media, Loopsider, lancé Franc-Tireur, repris Télé 7 Jours, sans compter nombre de centrales à charbon. (Observatoire du journalisme) Il a aussi financé Libération, s'est engagé à acquérir Editis, numéro deux de l'édition en France, et détient également plusieurs médias en République tchèque, dont le quotidien national le plus lu du pays. (Acrimed)
Voilà l'homme derrière la petite leçon de morale hebdomadaire vendue deux euros en kiosque. Deux euros, prix bloqué depuis le lancement en 2021. Comme par magie. Sauf que ce n'est pas de la magie. C'est de la perte organisée, financée à fonds perdus par un seul homme.
Regardons les chiffres, parce que les chiffres ne mentent pas, contrairement aux éditos sur la modération. Marianne, un autre titre du même groupe, a perdu 3 millions d'euros en 2023 pour seulement 12 millions de chiffre d'affaires. (CB News) Un quart du chiffre d'affaires parti en fumée, chaque année, sans que personne ne s'en inquiète, parce que le riche actionnaire éponge. Libération, encore pire. Le quotidien a englouti 59 millions d'euros de prêts et de dons accordés par Křetínský en un peu plus de trois ans, avec des pertes d'exploitation qui ont atteint près de 13 millions d'euros en 2020 et qui se maintiennent à un niveau alarmant chaque année depuis. (Boulevard Voltaire)
Un homme d'affaires normal, un vrai entrepreneur, un patron qui bosse pour faire tourner sa boîte, fuit ce genre de gouffre financier. Personne ne finance à perte pendant des années un journal qui vend de moins en moins, sauf si l'objectif n'est pas de gagner de l'argent.
Interrogé sur le sauvetage de Libération, un expert des médias a été clair sans détour, sans langue de bois. Il affirme que ce sauvetage ne respecte aucune logique financière, que le titre ne se vendrait jamais soixante millions d'euros aujourd'hui, et que le magnat tchèque ne consent à renflouer le quotidien que dans le seul but d'être bien vu dans le paysage hexagonal. (Boulevard Voltaire)
Voilà toute la vérité en une phrase. Être bien vu. C'est ça, la vraie mission de Franc-Tireur, de Marianne, de Libération. Pas informer. Pas chercher la vérité. Blanchir l'image d'un milliardaire étranger qui possède par ailleurs des centrales à charbon et une part de TF1, et qui a besoin, pour continuer ses affaires en France sans encombre, de se payer une vitrine de respectabilité auprès des bien-pensants parisiens.
C'est ça, la presse "raisonnable" dans ce pays. Pas un marché libre où les meilleures idées et les meilleures plumes gagnent leur place. Un système verrouillé où la survie économique dépend d'abord d'un chèque signé par un actionnaire étranger, jamais du mérite ni du talent. On nous vend Franc-Tireur comme un rempart contre les extrémismes, un journal "mordant", mais ce mordant-là ne coûte rien à ceux qui le pratiquent puisqu'il est payé par un homme qui a bâti sa fortune ailleurs, dans l'énergie, dans la distribution, dans la finance.
Et pendant que Křetínský peut se permettre de perdre des millions chaque année sur ses jouets médiatiques parisiens, nous, cette semaine, on n'a pas pondu un article. Pas par manque d'idées, pas par manque de rage, mais parce que la survie d'une publication comme la nôtre tient à un fil. Pas de holding tchèque dans les parages. Pas de coussin de cinquante-neuf millions pour rattraper un mauvais mois. Juste des bénévoles, des lecteurs qui donnent ce qu'ils peuvent sur Tipeee, des rédacteurs qui écrivent le soir après une journée de travail, parfois blessés, parfois épuisés, mais qui tiennent parce qu'ils croient encore que dire la vérité vaut la peine, même sans un centime derrière.
C'est là toute l'injustice du système médiatique dans ce pays. Ce n'est pas une question de qualité d'écriture, ni de rigueur, ni même de pertinence des sujets traités. C'est une question d'accès. Accès au kiosque, accès à la visibilité, accès à la survie économique. Et cet accès, dans ce pays, ne va jamais dans notre direction. Les mécènes se pressent pour financer la bien-pensance, jamais pour financer ceux qui la contestent frontalement, jamais pour financer une presse qui ose dire que ce pays s'effondre sous les coups de l'immigration incontrôlée, de l'insécurité, de la trahison des élites.
Imaginez un instant ce que deviendrait une publication comme la nôtre avec ne serait-ce qu'une fraction de ces moyens. Une vraie rédaction salariée. Des enquêtes fouillées, menées sur plusieurs semaines. Une diffusion en kiosque, dans toute la France, pas seulement sur internet. Une équipe capable de répondre coup pour coup à la propagande ambiante sans s'épuiser à la tâche entre deux journées de travail. Ce n'est pas un manque de talent qui nous prive de cela. C'est un manque d'argent, purement et simplement, et cet argent ne viendra jamais nous chercher, parce que nous dérangeons trop ceux qui pourraient le donner.
Alors on nous dira que c'est la loi du marché, que les lecteurs choisissent librement, que si Franc-Tireur survit c'est parce qu'il répond à une vraie demande. Foutaises. Un journal qui peut vendre à perte pendant des années sans jamais fermer boutique n'est soumis à aucun marché. Il est soumis au bon vouloir d'un seul homme, et cet homme a ses raisons, qui n'ont rien à voir avec l'amour du journalisme. Un journal comme le nôtre, lui, est soumis chaque semaine au verdict impitoyable de la survie. Pas de filet. Pas de holding tchèque pour rattraper le coup si un mois est mauvais. Juste la sueur et la conviction.
Ce contraste dit tout de la fabrique du consentement dans ce pays. On laisse croire aux lecteurs que la presse dite modérée est le fruit d'un choix libre et éclairé, le résultat d'une vraie demande populaire, alors qu'elle est en réalité perfusée par des intérêts privés colossaux qui ont tout à gagner à ce que rien ne change vraiment. Pendant ce temps, la presse qui dérange, qui pose les vraies questions, qui refuse la langue de bois, doit se battre pour chaque euro, pour chaque abonné, pour chaque heure de travail bénévole arrachée à la fatigue et à la douleur.
Les collabos du monde moderne ne portent plus de brassard. Ils portent une carte de presse financée par un oligarque étranger, et se drapent dans la vertu pour mieux protéger le système qui les nourrit et les paie. Ils dénoncent l'apologie du terrorisme chez les autres tout en fermant les yeux sur les compromissions de leur propre camp, sur l'argent étranger qui coule dans leurs colonnes chaque semaine sans que personne n'y trouve rien à redire. Ils se disent francs-tireurs alors qu'ils tirent toujours dans la même direction, celle qui arrange leurs actionnaires et leur permet de garder leur poste douillet à Levallois-Perret.
Nous, on continuera avec les moyens du bord. Un article de retard cette semaine, peut-être deux la prochaine, mais toujours la même obstination. Parce que la vérité, contrairement à ce que ces gens veulent faire croire, ne s'achète pas avec les millions d'un magnat tchèque. Elle se construit avec de la rage, de la sincérité, et l'entêtement de ceux qui refusent de se taire, même quand tout, dans ce système, est fait pour les faire taire.
Source Jérôme Viguès cliquez ici
13:37 Publié dans Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (0) |
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