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vendredi, 17 novembre 2017

De l’antisémitisme au noachisme... Hier Drumont, Bloy et Maurras, aujourd’hui les fils de Noé

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Aristide Leucate

2017 est l’année d’un triple anniversaire. Celui, commémoré sous le manteau, de la mort de l’auteur de La France juive, celui, moins sulfureux, de celle de l’écrivain catholique Léon Bloy, l’autre, s’imposant presque comme une évidence mémorielle, fêtant les cent ans de la révolution bolchevique d’octobre 1917. Le lien entre Drumont, Bloy et Lénine ? Aucun. Sauf un dénominateur commun : le rôle d’une certaine communauté politiquement et juridiquement émancipée (en France, depuis 1791) et réputée tenir les rênes d’une finance apatride et anonyme qui aurait, par surcroît, participé à sa manière au renversement de la Russie tsariste.

Nous ne traiterons pas de ce point particulier pour nous appesantir plutôt sur la pertinence de la représentation politique d’un certain groupe humain dont la destinée, au cours de son histoire jusqu’à aujourd’hui, est consubstantielle de son être profond, au point qu’elle en constituerait son génome identitaire. L’ostracisme systématique dont il fut l’objet reste sans doute le marqueur le plus topique de son histoire.

Drumont vouait les Juifs aux gémonies, Bloy confondait dans cette viscérale exécration les catholiques, les uns comme les autres se prosternant, dans un même élan idolâtre, devant les totems sacrés du capitalisme marchand. Le premier faisait profession de dénoncer leur délétère influence, quand le second se résignait à les tolérer, non par philosémitisme, mais par charité christique – le Christ, Juif lui-même étant conçu dans l’esprit de Bloy comme la pauvreté allégorique.

Mais ni l’un, ni l’autre ne se sont sérieusement penchés sur la figure proprement politique du groupe juif qu’un Maurras, plus conséquent, traitait comme « un État très distinct de l’État français ». L’antisémitisme de ce dernier était aux antipodes de toute considération racialiste ou biologique, le Martégal se situant du seul point d’observation, le plus digne qui soit à ses yeux, celui de l’intérêt national.

Tous les trois et une multitude d’analystes subséquents ont, cependant, bien vu la place prise par ce groupe, place jugée non pour elle-même mais par la foncière hostilité idiosyncrasique à l’égard de ses occupants.

On doit au journaliste anarchiste, Bernard Lazare, dreyfusard athée, d’avoir isolé les causes de cette exclusion antijudaïque, exclusion qui va de pair, chez ces parias de toute éternité, avec une haute conscience exclusiviste et littéralement ségrégationniste de nature essentiellement religieuse : « en réalité, le Juif vivait sous la domination d’un maître, Iahvé, que nul ne pouvait vaincre ni combattre, et il ne connaissait qu’une chose : la Loi, c’est-à-dire l’ensemble des règles et des prescriptions que Iahvé avait un jour voulu donner à Moïse, loi divine et excellente, propre à conduire ceux qui la suivraient aux félicités éternelles ; loi parfaite et que seul le peuple juif avait reçue. […] Cette foi en leur prédestination, en leur élection, développa chez les Juifs un orgueil immense. Ils en vinrent à regarder les non-Juifs avec mépris et souvent avec haine, quand il se mêla à ces raisons théologiques des raisons patriotiques » (L’antisémitisme. Son histoire et ses causes, Léon Chailley Editeur, Paris, 1984, pp. 5 et 9).

La Révolution, d’abord, puis l’Holocauste shoahtique, sous diverses influences congruentes (législatives, idéologiques, psychologiques) ont, toutefois, largement modifié cet état de choses. Non point que l’animosité à l’égard des Juifs ait disparu, mais elle s’est déplacée et a changé de nature. Elle s’est déplacée de l’État vers une allochtonie d’importation qui a transplanté en même temps qu’elle les antagonismes moyen-orientaux sur le sol européen. Elle a, ensuite, changé de nature car ne pouvant s’exprimer au grand jour, bâillonnée qu’elle se trouve par un arsenal juridico-répressif particulièrement sévère, son expression relève désormais d’un délire complotiste quasi pathologique et d’autant plus ringardisé qu’il est renvoyé à la plus obscure préhistoire extrême-droitière des siècles passés.

L’antisémitisme ayant officiellement disparu, demeure le noachisme.

Des rabbins tels qu’Elie Benamozegh ou Rav Oury Cherki enseignent que le peuple juif ayant une vocation de prêtrise en tant que nation – ce qui explique qu’il ait besoin d’une série de commandement extrêmement minutieux, d’un corpus de règles précises issues principalement de la Thora (ce que l’on appelle les 613 commandements de la Thora), a également, par là même, vocation à enseigner aux non-Juifs, les « Gentils », les lois « universelles » noachides (lois des fils de Noé au nombre de sept, parmi lesquelles, par exemple, l’interdiction de tuer, de voler, de blasphémer, l’obligation d’avoir des tribunaux, etc.) qui ne sont, in fine, que le point de départ du règne d’Israël sur l’ensemble de l’humanité. Il est important de préciser que Rav Oury Cherki considère le judaïsme non point seulement comme une religion, mais encore et avant tout comme une nationalité. C’est dire que le discours noachide dont il est le chantre le plus éminent, se présente essentiellement comme un discours politique aux atours rassurant de la spiritualité et de la foi.

Le noachisme étant une législation se présentant, quant à son contenu, comme tirée de la loi naturelle, devient ainsi le plus sûr moyen, de sécularisation des préceptes talmudiques et cabalistiques, l’enjeu étant, d’une part, pour les Juifs de la Diaspora, de tenir la revanche messianique de tous les outrages et humiliations qu’ils eurent à subir depuis des millénaires, d’autre part, de poursuivre l’éradication de la Croix comme insulte à leur éternelle attente.

Le mondialisme comme idéologie n’est qu’un avatar du noachisme.

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samedi, 21 octobre 2017

Qui est l’ennemi ?

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Qui est l’ennemi ? Telle est l’ambitieuse question politique et géopolitique à laquelle nous convie à réfléchir la dernière livraison de la revue Conflits fondée et dirigée par Pascal Gauchon. Pour aborder cette question ô combien ! cruciale, l’éditorialiste choisit de sortir du mode binaire « ami-ennemi », selon lui trop simplificateur, ne permettant pas « de bien appréhender le réel ». Aussi, en tient-il pour une approche plus complexe – dans l’acception bien connue en systémique ou en science des organisations.

« En fait, désigner l’ennemi, le fondement de l’action politique, n’est pas si simple, nous dit Gauchon. Dans l’entre-deux qui sépare l’ennemi et l’ami, se situent le neutre, le partenaire, le faux ami, le rallié… Même en ne retenant que l’ennemi franchement hostile, il est impossible de mettre ce terme au singulier ; nous sommes confrontés à de multiples ennemis en fonction du champ de bataille (militaire, économique, diplomatique et même « cyber ») et de l’époque (ennemi d’aujourd’hui et de demain). Désigner l’ennemi revient à désigner l’ennemi, celui qui fait peser la menace la plus grave aujourd’hui, sans oublier les autres. »

Intéressante définition qui met l’accent sur le caractère protéiforme de l’ennemi, lequel revêt divers aspects qui ne dupent que ceux qui ont opté pour l’impolitique du verbe creux ou l’impuissance de la résignation lâche. L’ennemi d’aujourd’hui n’est certes plus l’ennemi conventionnel aisément reconnaissable par son uniforme à l’horizon d’un champ de bataille. L’ennemi d’aujourd’hui est tout aussi bien le terroriste – terme d’autant plus flou qu’il rend à peu près incompréhensible ce qu’il prétend viser ou désigner – que l’ancien guérillero angolais ou cubain – les deux étant souvent liés – ou le hacker informatique se livrant à des attaques cybernétiques, tapi aux tréfonds du Darknet, voire le faux ami que constitue la multinationale qui délocalise ou prétend vertueusement créer des emplois là où elle a choisi de s’implanter.

Dès lors, reconnaît encore Pascal Gauchon, « les frontières entre civil et militaire, entre intérieur et extérieur, entre guerre et paix se fissurent et avec elles l’ennemi clairement identifié. Il faudrait plutôt parler de rival, de concurrent, d’antagonisme, d’adversaire… autant de termes rassurants qui évitent de recourir à la notion d’ennemi celui face auquel la violence est le seul recours […]. Ces précautions de langage servent surtout à se cacher la réalité : l’ennemi se différencie de tous ses synonymes par l’idée d’hostilité radicale. »

Mais, si l’ennemi change de visage, la riposte aussi. Et ce n’est pas parce que l’on ne fait pas usage de la force qu’une certaine violence de la réplique n’émerge pas. Sur le terrain économique, particulièrement symptomatique de cette violence douce qui n’appelle pas à verser le sang, le turbo-capitalisme, par son intrinsèque propension à la prédation destructrice, n’épargne personne, à commencer par les masses laborieuses, souvent avec le concours cynique des Etats, eux-mêmes placés dans la dépendance des grands groupes industriels et de leurs lobbys affiliés. Délocalisations, restructurations d’entreprises, licenciements de masse, déréglementation, fermetures et démantèlements d’usines, dumping, espionnage industriel, OPA, etc. les victimes directes et indirectes (qu’une novlangue tente de dissimuler sous la litote de « collatéral ») sont nombreuses, au point de déstabiliser progressivement le tissu économique et social de toute une nation. Toute chose égale par ailleurs, les dégâts n’ont parfois rien à envier à ceux que pourrait causer un bombardement aérien. Des familles entières au chômage, plongées dans un état de désespérance tel que l’on voit surgir d’autres catastrophes à fragmentations comme l’alcoolisme, les violences conjugales, le divorce voire – et ce n’est pas rare et les agriculteurs ne sont les pas les seuls concernés – le suicide – sinon l’homicide familial. Comme le souligne l’essayiste Jean-François Gayraud, qui a vu qu’« aux États-Unis, la crise des subprimes a transformé en champ de ruines des grandes villes, à l’image de Cleveland ou de Detroit, comme si leurs habitants avaient fui une armée d’invasion ou succombé à une attaque d’armes à neutrons : des centaines de milliers de maisons abandonnées, saisies, vides d’occupants et souvent pillées. »

Par ailleurs, l’ennemi, quel que soit le terme sous lequel on le subsume – pour mieux l’ignorer, le nier ou le masquer – suppose que, tôt ou tard, la paix soit conclue avec lui. Or, il est manifeste qu’une telle éventualité semble proscrite ou inenvisageable quand l’ennemi n’est pas clairement identifiable ou identifié. C’est le cas du « terroriste », du prédateur capitaliste ou encore du hacker, autant de syntagmes ou vocable que l’on cherche à doter d’une substance pour que l’ennemi prenne précisément corps. Le terroriste tuant au nom du Coran sera taxé d’islamiste – qualificatif que l’on prendra même soin d’enrober d’une autre dénomination pour ne pas risquer l’« amalgame »… et s’éloigner un peu plus de la figure de l’ennemi, rendant alors toute paix inconcevable, d’une part parce que l’ennemi n’est pas désigné comme tel, d’autre part, parce que ce faisant, le pouvoir politique se prive sciemment de tous les moyens pour neutraliser une entité visiblement hostile.

C’est toute l’ambivalence d’un terme, l’ennemi, qui, à en croire Carl Schmitt ou Julien Freund, ménage la possibilité de transmuer celui-ci en futur allié, partenaire ou ami, une fois résolu le conflit. Or, cette potentialité paraît avoir été circonvenue, sinon dévoyée, du fait même du refus systématique de concevoir tout antagonisme, certes en termes binaires (ce qui n’empêche pas, en pratique, d’isoler une multitude de nuances dans la façon d’appréhender l’hostis) mais relativement opératoires.

La vision du monde partagée à l’ONU comme au sein des institutions européennes semble partir du principe que sous les auspices des droits de l’homme il n’y aurait que des amis quand ceux qui ne joueraient pas le jeu seraient, de plein droit, considérés comme des monstres. Pour le dire autrement, l’ennemi ainsi passé au crible d’une tératologie souvent fanatique (au nom des droits de l’homme, de la démocratie et de l’État de droit), a été renvoyé dans les cordes d’une marginalité sordide dont la seule expression ou manifestation suffirait, aux yeux des grandes consciences universelles autoproclamées, à en dévoiler la dimension dangereusement pathogène. Nous sommes passés du stade de l’inhumain ou du hors-humanité à celui du bizarre ou de l’abomination, l’ennemi étant traité comme un cancer ou un objet politique non identifié.

Une telle approche, véritable déni anthropologique en tant qu’elle fait litière de toute altérité (l’ennemi n’étant plus considéré comme alter ego, soit un adversaire), se présente également comme l’acmé de l’impolitique, posture tragique mais empreinte d’une vanité inouïe, ce qui n’est pas sans rappeler l’interpellation lancée par Julien Freund en guise d’avertissement à son maître de thèse, Jean Hyppolite, lors de sa soutenance de thèse en 1965 : « vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitiés. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. »

Si le critère du politique est bien selon Schmitt la discrimination nécessaire de l’ami et de l’ennemi, celui de l’ennemi résiderait dans la capacité du politique à le désigner pleinement en tant que tel.

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samedi, 07 octobre 2017

L'ISLAMOSPHÈRE PIRE QUE LES ISLAMISTES

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Aristide Leucate

Ce n’est plus un secret pour personne qu’il y a belle lurette que la gauche socialiste a abandonné l’ouvrier pour l’immigré, la nation pour le monde, le social pour le sociétal. D’ailleurs, cette gauche a fini par s’éloigner du socialisme tout court, qu’elle avait préempté au moment de l’affaire Dreyfus par opportunisme et tactique électorale.

« Je suis de gauche et je me bats contre le rejet des musulmans en France », affirmait Clémentine Autain (Libération, 14 avril 2016), résumant ainsi le positionnement idéologique actuel d’une certaine frange politique allant de La France insoumise à la gauche du Parti socialiste (représentée, en l’occurrence, par Benoît Hamon), les uns et les autres entretenant des liens plus ou moins renforcés avec la mouvance islamique.

Cette connivence politico-intellectuelle, voire cet encanaillement avec les organisations musulmanes de France – elles-mêmes ayant, pour certaines, partie liée avec les principaux foyers internationaux du financement du terrorisme comme le Qatar ou l’Arabie saoudite –, a été à l’origine du concept d’islamo-gauchisme. Le terme ne renferme, à lui-seul, qu’une vague signification mêlant tiers-mondisme décolonisateur et préoccupation pro-palestinienne.

L’historien Jacques Julliard n’hésite pas à aller beaucoup plus loin dans la théorisation d’un vocable qui exhale une ancienne et persistante odeur de soufre : « Il y a quelque chose d’insolite dans le néocléricalisme musulman qui s’est emparé d’une frange de l’intelligentsia. Parce que l’islam est le parti des pauvres, comme ils le prétendent ? Je ne crois pas un instant à ce changement de prolétariat. Du reste, allez donc voir en Arabie saoudite si l’islam est la religion des pauvres. Je constate plutôt que l’islamo-gauchisme est né du jour où l’islamisme est devenu le vecteur du terrorisme aveugle et de l’égorgement. Pourquoi cette conversion ? Parce que l’intelligentsia est devenue, depuis le début du XXe siècle, le vrai parti de la violence. Si elle préfère la révolution à la réforme, ce n’est pas en dépit mais à cause de la violence. Sartre déplorait que la Révolution française n’ait pas assez guillotiné » (Le Figaro, 26 août 2016).

Le Figaro Magazine de ce week-end a réuni cette charmante coterie sous l’oriflamme, sans doute moins connotée, « d’islamosphère », allant jusqu’à faire sienne l’expression – utilisée par Pascal Bruckner – d’« agents d’influence de l’islam » pour désigner intellectuels, politiques et associatifs qui se comportent en « vrais complices […] aux ordres des Frères musulmans ou des wahhabites, Edwy Plenel, capo dei capi ». Bruckner considère à bon droit que « l’islamosphère entend contrôler toute parole sur la religion du Prophète pour l’exonérer de ses responsabilités dans le crimes djihadistes et les imputer aux seules nations occidentales, coupables par essence ».

Ces « coallahbo » (Plenel précité, mais aussi Emmanuel Todd, Pascal Boniface, Edgar Morin, Laurent Joffrin et bien d’autres), monopolisant studios et plateaux, sont évidemment en première ligne depuis des années pour sidérer l’auditeur ou le téléspectateur en lui instillant au tréfonds du cortex les poisons intellectuellement létaux du type « cépasalislam », « padamalgam », « l’islam-est-une-religion-de-paix-et-d’amour ».

À cette enseigne, leur responsabilité dans les actes terroristes qui frappent la France – le jugement vaut également pour leurs épigones européens – n’en est que plus évidente, leur bienveillance à l’égard de l’islam étant parfois des plus ambivalentes, confinant à une douce complaisance quand elle s’obstine au déni de réalité, sinon au négationnisme.

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