samedi, 03 octobre 2026
Les péchés de jeunesse de Jordan Bardella
Le train matinal qui me conduit de Quimper vers la Haute-Bretagne est de ces TER où l’on peut encore lire sans être continuellement dérangé par les sonneries d’un téléphone. Après Lorient, pourtant, quelques adolescents montent dans mon compartiment. Ils ont l’âge des grandes certitudes et des connaissances encore minces, ce qui est après tout le privilège de la jeunesse. Ils vont, me semble-t-il, vers Rennes, quelque lycée ou quelque école. Je poursuis ma lecture tout en les écoutant d’une oreille distraite.
La conversation roule bientôt sur la politique. Les milliardaires sont convoqués, puis voués aux gémonies. Qu’ils s’en aillent tous, puisque leur argent corrompt tout. Gaza survient ensuite, amené par l’un des garçons, et voici bientôt les milliardaires liés à Israël, Israël aux puissances d’argent, les puissances d’argent à la politique internationale. Le massacre du 7 octobre 2023 est évoqué, puis disparaît dans un discours où l’on reconnaît des fragments d’argumentaires entendus ailleurs. Je serais bien incapable de dire d’où ces jeunes gens les ont tirés. De TikTok, d’un professeur, de leurs familles, d’un influenceur, de La France insoumise ou simplement les uns des autres. Peu importe au fond. Ils ont dix-sept ans et parlent du monde avec cette merveilleuse assurance qui précède généralement sa découverte.
Le hasard veut que je lise précisément, sur ma tablette, les articles consacrés à l’affaire Jordan Bardella. Mediapart vient de publier une enquête attribuant au président du Rassemblement national des conversations privées de 2013 à 2015 comportant des propos antisémites et complotistes. Bardella les contsete formellement et parle de « faux grossiers » et d’une opération de déstabilisation. Mediapart, de son côté, affirme avoir authentifié indépendamment des dizaines de conversations. À l’été 2013, période à laquelle remontent les premiers échanges incriminés, Bardella avait dix-sept ans et approchait de ses dix-huit ans.
Je passe ainsi de ma tablette à mes voisins de compartiment et de mes voisins à ma tablette. L’expérience est assez instructive. Sous mes yeux, les propos attribués à un adolescent d’extrême droite ; dans mes oreilles, ceux d’adolescents qui paraissent avoir puisé leur prêt-à-penser à l’autre bout du spectre. Dans les deux cas, des généralisations énormes, des causalités sommaires, des peuples et des catégories sociales transformés en personnages collectifs, des explications du monde tenant en trois phrases. Si quelqu’un enregistrait aujourd’hui la conversation de mes jeunes compagnons de voyage pour la leur faire entendre dans quinze ans, il y aurait peut-être quelques rougeurs aux joues.
Cela ne rendrait pas moins stupides ou moins condamnables les phrases qu’ils viennent de prononcer. Cela nous renseignerait simplement sur une chose que l’humanité savait jadis sans avoir besoin d’une commission d’enquête : un adolescent n’est pas un adulte achevé.
Voilà précisément ce qui me gêne dans l’affaire Bardella. Je ne sais pas si les phrases publiées par Mediapart sont authentiques. Le principal intéressé assure qu’elles ne le sont pas ; le journal affirme le contraire. Une plainte en diffamation a désormais été déposée et la justice aura à examiner les éléments produits par les uns et les autres. Je me garderai donc bien de trancher depuis mon siège de TER ce que les magistrats devront établir à partir des pièces du dossier.
Le contenu allégué n’a d’ailleurs rien d’anodin. Libération reproduit notamment des phrases attribuant aux juifs la propriété des banques et leur prêtant une volonté de domination ; l’article rapporte également des propos sur Israël, Jacques Attali, Bernard-Henri Lévy ou Pierre Moscovici. Ce sont des clichés judéophobes parfaitement reconnaissables, et il serait absurde de les travestir en innocentes plaisanteries de potache. La question intéressante est ailleurs : que peut-on raisonnablement déduire, treize ans plus tard, des sottises politiques qu’un homme aurait écrites à dix-sept ans ?
L’affaire devient plus curieuse encore lorsqu’on observe son cheminement médiatique. Mediapart publie ; aussitôt la presse nationale s’en empare. Libération titre sur Bardella « rattrapé par ses propos » tout en rappelant dans son propre article qu’il les conteste. Le Monde consacre à son tour plusieurs pages à ces révélations et à l’influence qu’aurait exercée Alain Soral sur le jeune militant. En quelques heures, une enquête d’un média devient ainsi une affaire politique nationale.
C’est là, bien davantage que dans son audience brute, que réside la puissance particulière de Mediapart. Le journal possède une capacité remarquable à imposer des sujets au reste de la profession. Cette influence n’enlève évidemment rien aux enquêtes qu’il a pu mener avec succès, y compris contre des personnalités de sensibilités politiques diverses. Elle n’interdit pas davantage d’observer sa ligne éditoriale très marquée à gauche. Un journal peut être militant et publier des informations exactes ; un journal peut être partisan et accomplir un travail d’investigation. La seule règle raisonnable consiste à ne jamais confondre la conviction de celui qui accuse avec la preuve de ce qu’il avance.
12:22 Publié dans Balbino Katz, Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (0) |
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