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mardi, 21 avril 2026

Féminisme triomphant, hiver démographique : quand l’Europe doute de sa propre continuité

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Balbino Katz

Chroniqueur des vents et des marées

Je me trouvais l’autre jour sur la plage de Léhan, à Lechiagat, dans cette lumière encore pâle des premiers jours de printemps, lorsque mon regard fut retenu par une scène d’une simplicité presque oubliée. Un jeune couple avançait dans l’eau, enlacé, l’eau jusqu’à la taille, comme si la fraîcheur de l’océan ne parvenait pas à entamer la chaleur silencieuse qui les unissait.

Il y avait dans cette image quelque chose d’étrangement rare. Non pas qu’elle fût exceptionnelle en elle-même, mais parce qu’elle semblait désormais appartenir à un ordre ancien, comme une survivance discrète d’un monde qui s’efface. Et je me surpris à penser, sans autre preuve que mon intuition, qu’il y avait peut-être davantage de ces couples, hommes et femmes simplement ensemble, dans les rues de Buenos Aires ou de Santiago que dans celles de nos villes européennes.

Cette impression me revint avec insistance quelques jours plus tard, à la lecture d’un article de Rowan Pelling dans le Telegraph de Londres. L’auteur y esquisse un tableau singulier, celui d’une jeunesse féminine occidentale, notamment dans les milieux les plus favorisés, gagnée par une forme de radicalité nouvelle. Elle y décrit des jeunes femmes défiantes à l’égard des hommes, peu enclines au mariage, parfois rétives à la maternité et nourries d’un pessimisme diffus quant à l’avenir.

Voici peu, une amie, lyonnaise et bien introduite dans ces milieux que l’on dit « établis », me confia une anecdote qui mérite d’être méditée. Invitée au mariage de la fille d’un de ses proches, une jeune femme d’une trentaine d’années, unie à un homme de même condition, tous deux installés, diplômés, assurés de leur position, elle assista à une cérémonie élégante, presque exemplaire de ce que l’on nommait jadis la bourgeoisie.

Au cours du repas, fidèle à un usage ancien, mon amie leva son verre et formula ce vœu simple, presque banal, celui de voir naître de cette union « de nombreux enfants ». Or cette phrase, qui eût jadis suscité sourires et approbations, produisit un effet inattendu. Un bref silence s’installa. Non point un silence d’émotion, mais une sorte de suspension, comme si un mot de trop avait été prononcé. Puis la conversation reprit, comme si de rien n’était.

C’est après coup qu’elle comprit ce qu’elle avait, sans le vouloir, effleuré. Dans cette assemblée de jeunes trentenaires, instruits et prospères, l’idée même que le mariage puisse naturellement appeler la naissance apparaissait comme déplacée. Non pas contestée frontalement, mais reléguée dans le non-dit. L’enfant n’allait plus de soi. Il devenait l’objet d’une délibération, parfois d’une négociation intime, presque contractuelle. Non plus une évidence, mais une concession, accordée à certaines conditions.

Ce n’était pas un refus explicite, mais un déplacement silencieux. Et ce déplacement en dit long.

Ce n’est pas tant la critique en elle-même qui frappe, que le renversement qu’elle opère. Depuis plusieurs années, le débat public se concentrait volontiers sur la « manosphère », cette nébuleuse masculine décrite comme une menace montante. Or voilà qu’une voix venue de l’intérieur même du monde libéral suggère que le déséquilibre pourrait bien se situer ailleurs, dans cette féminisation idéologique poussée jusqu’à une forme de refus du réel.

Ce diagnostic, pour surprenant qu’il paraisse à certains, ne fait en réalité que rejoindre, sous une autre forme, une critique ancienne. Depuis les années 1960, une partie de la pensée conservatrice n’a cessé de souligner les effets à long terme du féminisme moderne. En encourageant une autonomie individuelle détachée des cadres familiaux, en retardant l’âge de la maternité, en redéfinissant les rôles au sein du couple, ce mouvement aurait contribué, progressivement, à affaiblir les structures élémentaires de la transmission.

Les chiffres, désormais, parlent d’eux-mêmes. Partout en Europe, la fécondité s’établit durablement en dessous du seuil de renouvellement. Les sociétés vieillissent, les naissances se raréfient, et la famille, loin d’apparaître comme un horizon naturel, devient pour beaucoup une option parmi d’autres, parfois même une contrainte.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la montée, réelle mais limitée, de ce que certains appellent le masculinisme. Dans un texte publié sur Mediapart, deux chercheurs s’inquiètent de cette « menace » nouvelle. Ils décrivent un ensemble hétérogène de communautés numériques, de discours antiféministes et de figures médiatiques qui, sur les réseaux sociaux, capteraient une jeunesse masculine en quête de repères. Ils insistent sur les mécanismes de radicalisation, sur la viralité des contenus, sur le rôle des algorithmes, et sur la possible convergence de ces discours avec des positions politiques plus dures.

Le tableau est désormais connu, presque attendu. Mais il est aussi, par bien des aspects, incomplet.

Car cette dénonciation du masculinisme ne s’inscrit pas dans un vide. Elle prolonge un mouvement plus ancien, plus profond, qui vise à redéfinir les structures mêmes de la société. Depuis plusieurs décennies, une partie de la gauche occidentale a entrepris de déconstruire les formes traditionnelles de l’ordre social, au premier rang desquelles la famille nucléaire. Le féminisme moderne, qu’elle a soutenu avec constance, n’a pas seulement été un vecteur d’émancipation, mais aussi un instrument de transformation, parfois radicale, des équilibres sociaux hérités.

Dans cette perspective, l’attaque contre le masculinisme apparaît moins comme une simple réaction à des excès marginaux que comme le prolongement logique d’un combat plus vaste. Il s’agit de prévenir toute recomposition spontanée des rapports entre les sexes, toute tentative de réaffirmation de cadres jugés obsolètes, mais qui continuent pourtant de structurer, de manière diffuse, la vie des sociétés.

Il y a là une dissymétrie frappante. Tandis que la droite observe les conséquences globales, démographiques et sociales, la gauche se concentre sur les manifestations secondaires, sur les symptômes les plus visibles, sans interroger les causes profondes. Elle voit la réaction, mais ignore ce qui l’a suscitée.

Or, si le masculinisme existe, il demeure un phénomène minoritaire. Rien de comparable, en ampleur, avec les transformations silencieuses qui affectent l’ensemble du corps social. C’est peut-être là que réside le véritable paradoxe de notre temps. Ce qui est le plus visible n’est pas toujours ce qui est le plus déterminant.

Et pendant que s’échangent ces analyses, pendant que s’opposent ces diagnostics partiels, la scène initiale me revient. Ce couple dans l’eau froide, avançant lentement, comme indifférent aux débats qui les dépassent. Il portait, sans le savoir, quelque chose de plus ancien que toutes nos querelles, une forme élémentaire de continuité.

Comme l’écrivait Oswald Spengler, les civilisations ne disparaissent pas seulement sous les coups de l’extérieur, mais par une lassitude intérieure, une forme de renoncement à se prolonger elles-mêmes. Lorsque l’amour cesse de s’ouvrir vers l’avenir, lorsqu’il ne se traduit plus dans la naissance, il devient un sentiment sans héritage.

Sur la plage de Lechiagat, ce jour-là, la mer était froide, le vent discret. Et ce jeune couple avançait, presque seul, dans une Europe qui semble parfois hésiter à lui ressembler encore.

Source Breizh info cliquez ici

15:39 Publié dans Balbino Katz | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |

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