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vendredi, 06 février 2026

Le catholicisme français entre minorisation et réveil

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Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées

Je me tenais sous le porche de la cathédrale Saint-Corentin de Quimper, à l’abri d’une pluie fine venue du large, ce crachin breton qui ne mouille jamais franchement mais finit toujours par pénétrer les étoffes et les pensées. En attendant un rendez-vous, je faisais défiler sur mon téléphone les pages du Figaro du matin. Un titre, à rebours du pessimisme ambiant, a retenu mon attention, « Ces nouveaux convertis qui veulent entrer au séminaire », signé par Jean-Marie Guénois et publié le 31 janvier 2026 .

L’article constate, chiffres précis à l’appui, une hausse inattendue des inscriptions en année de propédeutique, cette première étape désormais obligatoire avant l’entrée au séminaire. En Bretagne, le phénomène est particulièrement marqué. À Rennes, la Maison Charles de Foucauld est passée de quatre candidats à dix-huit en un an, soit une augmentation de 350%, selon le père Olivier Roy, supérieur de la maison, qui accueille des candidats de neuf diocèses de l’Ouest. À l’échelle nationale, le nombre de propédeutes est passé de 99 en 2023 à 145 en 2025, soit une progression de 46,5% en deux ans. Ces chiffres demeurent modestes à l’aune de l’histoire longue de l’Église, mais ils rompent une courbe qui semblait figée dans le déclin.

Cette année de propédeutique n’est pas un simple sas administratif. Elle est conçue comme un temps de décantation, de discernement, presque de dépouillement. Lancée dès les années 1980 sous l’impulsion du cardinal Lustiger, elle répond aujourd’hui à une réalité nouvelle, celle de candidats arrivant avec une connaissance souvent minimale du catholicisme, parfois même sans catéchèse préalable. Le Figaro rappelle que cette année n’est pas consacrée aux études théologiques, mais à la vie intérieure, fraternelle et caritative, à ce que les formateurs appellent sans détour le combat spirituel, afin de permettre un choix libre, mûri, éprouvé.

Je me souviens très bien du nadir des vocations, il y a quelques années, lorsque pratiquement plus aucun jeune ne frappait à la porte des séminaires français. À cette époque, je m’étais dit que le rebond viendrait un jour. L’Église a pour elle la masse, la patience et le recul historique. Elle sait encaisser les longues périodes de froid, attendre, comme ces cathédrales dont les chantiers traversent les siècles, que le soleil se lève à nouveau. D’autres confessions, d’autres communautés religieuses n’ont pas cette capacité d’endurance. Les églises prétendument-réformées qui ont cru trouver un salut dans l’embrassement de toutes les causes du temps, du progressisme sociétal au wokisme liturgique, se sont vidées à mesure qu’elles abandonnaient le cœur de leurs convictions chrétiennes. Les petites communautés évangéliques elles-mêmes se retrouvent parfois sans pasteur ni fidèles, pour avoir cru qu’en épousant l’esprit du siècle elles pourraient survivre à l’oubli de la promesse.

Parmi les jeunes qui se présentent aujourd’hui en propédeutique, deux courants se distinguent nettement. Le premier est constitué de jeunes issus de familles catholiques pratiquantes, souvent attirés par des formes liturgiques plus classiques, voire traditionalistes. Le Figaro rappelle qu’environ 38% des candidats français entrés en première année de séminaire depuis l’an 2000 ont choisi des formations de style traditionnel. Fraternité Saint-Pierre, Institut du Christ Roi, Institut du Bon Pasteur, Communauté Saint-Martin, ces maisons attirent une jeunesse en quête de continuité doctrinale et rituelle. Cette affluence nourrit, en retour, un certain ressentiment diocésain, rarement avoué mais bien réel, face à des instituts perçus comme concurrents.

La véritable nouveauté tient cependant à l’autre courant, plus récent et plus déconcertant. Il s’agit de jeunes issus du tout-venant sociologique, souvent sans culture chrétienne préalable, parfois même non baptisés. Jean-Marie Guénois rapporte le cas de candidats frappant à la porte d’une propédeutique sans avoir encore reçu le baptême. Ces jeunes arrivent avec peu de connaissances mais avec un appel d’absolu très fort. C’est précisément pour eux que l’année de propédeutique a pris toute son importance, afin de permettre un discernement long, exigeant, parfois décevant pour les impétrants, mais nécessaire.

Dans une société où la notion de couple se délite, où les relations entre hommes et femmes se fragilisent, le célibat sacerdotal n’apparaît plus comme un obstacle infranchissable. Le Figaro rappelle que 35% des Français vivent aujourd’hui seuls, c’était déjà le cas de nombreux propédeutes. Pour beaucoup de ces candidats, le célibat n’est pas un renoncement spectaculaire, mais un état déjà vécu, parfois subi, dans une société qui n’offre plus de cadre stable pour fonder une famille. La vocation religieuse s’inscrit alors dans un paysage social déjà désagrégé.

Cette dynamique vocationnelle s’inscrit dans un contexte plus large de conversions et de retour à la foi familiale. Les demandes de baptêmes d’adultes et d’adolescents ont bondi, passant d’environ 4 000 par an jusqu’en 2022 à 17 784 en 2025, dont la moitié de moins de 25 ans. Une hausse spectaculaire de 228%, que le journal relie notamment aux confinements du Covid et à la recherche de sens née de l’isolement numérique. Cette poussée ne compense toutefois pas l’effondrement des baptêmes de nourrissons, tombés à 25% d’une classe d’âge en 2023, contre 67% au début des années 1980. L’Église se revitalise par le haut alors qu’elle se dépeuple par le bas.

Cette baisse des baptêmes ne peut plus être imputée à la seule indifférence d’une société devenue matérialiste. Cette explication, longtemps commode, est désormais insuffisante. L’adhésion visible au christianisme a changé de nature. Elle n’est plus un geste social anodin, encore moins un automatisme culturel. Elle est devenue un marqueur public, un signe d’appartenance assumée à un système de valeurs perçu comme antagoniste à celui promu par les élites culturelles, médiatiques et politiques. Affirmer publiquement sa foi chrétienne revient souvent à refuser l’injonction au vivre-ensemble telle que la conçoivent les franges les plus militantes de la gauche radicale. Le baptême n’est plus un rite d’intégration sociale mais un acte de séparation symbolique qui anticipe les ségrégations futures.

Il faut ajouter que la tradition sociale elle-même n’opère plus comme jadis. Autrefois, on naissait catholique comme on naissait breton ou limousin, par simple immersion dans un milieu humain et rituel. Cette tradition n’a pas disparu par simple érosion, elle a été activement disqualifiée. Elle est désormais présentée comme suspecte, rétrograde, voire hostile à l’ordre moral dominant. Dans ce contexte, transmettre le baptême à un enfant n’est plus un geste neutre pour les parents, mais un choix exposé, parfois conflictuel, qui engage bien davantage qu’une simple tradition familiale.

On devient aujourd’hui catholique en France comme on est chrétien dans un pays majoritairement musulman. Non par confort social, mais par décision consciente ou acceptation fataliste. Ce choix peut entraîner une marginalisation professionnelle, relationnelle ou culturelle, douce mais réelle. Nous n’en sommes pas encore à payer cette fidélité de notre vie, comme c’est le cas ailleurs, mais il serait imprudent de considérer cette hypothèse comme purement théorique. Le christianisme français entre ainsi dans une phase minoritaire irréversible, et cette minorisation accentue mécaniquement sa dimension identitaire.

Sous le porche de la cathédrale Saint-Corentin, cette vérité se donne à lire dans la pierre elle-même. Les tours sont droites, solides, fidèles à leur axe. C’est la nef qui se décale imperceptiblement, avançant de biais, comme si le bâtiment avait poursuivi sa route malgré les siècles, les interruptions, les reprises tardives du chantier. Cette obliquité n’est pas une erreur, elle est la trace visible du temps long. La cathédrale n’a pas cherché à se corriger pour plaire à une géométrie idéale, elle a continué à avancer. L’Église de France semble aujourd’hui engagée dans ce même mouvement, moins rectiligne, plus exposé, mais fidèle à son axe, en acceptant désormais d’être minoritaire pour rester elle-même.

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mardi, 03 février 2026

Nuremberg, ou l’histoire mise en scène

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Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées

Ce dimanche matin d’hiver, attablé dans ma cuisine bretonne, face à une fenêtre que le vent d’ouest gifle avec méthode, je parcours distraitement la presse étrangère. Sur l’écran de l’ordinateur apparaît une longue tribune du Kyiv Post, signée par Bohdan Nahaylo, consacrée au film américain récemment sorti sous un titre volontairement nu, Nuremberg. À mesure que je progresse dans le texte, une impression familière s’impose, celle d’une œuvre qui prétend transmettre l’Histoire tout en la remodelant selon les exigences d’une mémoire étrangère à l’événement qu’elle prétend raconter.

Le journaliste ukrainien commence par reconnaître ce que le film doit à la virtuosité hollywoodienne. Les acteurs sont solides, parfois remarquables, la reconstitution du Palais de justice de Nuremberg est minutieuse, presque obsédante, la solennité des scènes d’audience produit son effet. Rien n’est laissé au hasard sur le plan esthétique. Le problème, insiste-t-il, n’est pas formel. Il est politique, mémoriel, presque métaphysique. Sous l’apparence d’un récit universel, le film propose en réalité une lecture étroitement américaine du Tribunal militaire international.

Le cœur de la critique tient à cette américanisation radicale d’un événement qui, historiquement, ne l’était pas. Le tribunal de Nuremberg fut une construction à quatre puissances, États-Unis, Royaume-Uni, Union soviétique et France. Chacune apportait son juge, ses procureurs, ses traditions juridiques, ses priorités politiques. Dans le film, cette pluralité disparaît. Le spectateur a l’impression d’assister à une confrontation morale quasi exclusive entre procureurs américains et accusés allemands, avec une présence britannique purement décorative. La France est absente, purement et simplement, comme si elle n’avait été qu’un territoire libéré sans voix propre, et non une puissance victorieuse dotée d’une magistrature et d’une réflexion juridique.

L’effacement le plus grave demeure cependant celui de l’Union soviétique. Le Kyiv Post insiste longuement sur ce point, et l’on comprend pourquoi. À Nuremberg, les Soviétiques ne furent ni marginalisés ni secondaires. Le juge Nikitchenko, le procureur Rudenko, jouèrent un rôle central, notamment dans les interrogatoires les plus vifs, ceux de Göring. Surtout, l’Union soviétique représentait de fait les peuples qui avaient payé le tribut le plus lourd à la guerre. Des dizaines de millions de morts, des villes rasées, des villages entiers anéantis en Ukraine, en Biélorussie, en Russie occidentale. En gommant la présence soviétique, le film efface mécaniquement ces morts-là. Il réduit la guerre à un affrontement occidental, comme si l’Est de l’Europe n’avait été qu’un décor lointain, une zone grise sans chair ni mémoire.

Cette omission entraîne une seconde déformation, plus subtile mais tout aussi décisive. Le film place la tragédie vécue par le judaïsme européen au centre absolu du procès, comme si elle en avait constitué, dès l’origine, l’axe unique. Or, rappelle la tribune ukrainienne, à Nuremberg le génocide des Juifs d’Europe n’est pas un chef d’accusation autonome. Il s’inscrit dans l’ensemble plus vaste des crimes contre l’humanité, au même titre que l’extermination méthodique des prisonniers de guerre soviétiques, les famines organisées, le travail forcé, la destruction planifiée des élites et des cultures nationales dans les territoires occupés. Le tribunal s’attache d’abord à la guerre d’agression, au crime contre la paix, concept largement promu par les Soviétiques, qui voulaient faire de l’attaque elle-même un crime international.

Ce déplacement mémoriel n’est pas innocent. Il projette sur 1945 une hiérarchie des souffrances et des crimes qui s’est construite bien plus tard. Les Alliés, à l’époque, savaient ce qui se passait dans les camps, les services de renseignement en avaient connaissance, mais ils n’en avaient pas fait une priorité stratégique. Ils n’ont ni bombardé les voies ferrées d’Auschwitz ni réorienté la guerre autour de cette question. Faire croire que Nuremberg fut d’abord et avant tout le procès du génocide relève donc d’un anachronisme moral, confortable pour notre conscience actuelle, mais historiquement faux.

Je lis ces lignes en repensant à un souvenir ancien. Dans ma jeunesse, attendant la naissance de mon premier enfant, je passais de longues heures à la bibliothèque municipale de Rennes. Elle se trouve à quelques pas de la maternité, comme si le temps des livres et celui des naissances se répondaient. J’y consultais, volume après volume, les transcriptions intégrales du procès de Nuremberg. Une masse écrasante de papier, de procédures, de dépositions, souvent arides, parfois décourageantes.

De cet ensemble monumental, une seule partie me parut réellement vivante, presque charnelle, les interrogatoires du maréchal Göring. Là, soudain, le procès cessait d’être un rituel figé pour devenir un combat verbal. Göring se défendait avec une intelligence redoutable, une ironie parfois glaçante. Il opposait au procureur américain une logique d’État, une rhétorique de la souveraineté, dénonçant déjà ce qu’il appelait la justice des vainqueurs. Ces échanges furent, sans conteste, l’un des sommets du tribunal. Que les scénaristes américains se soient concentrés sur cet homme, sur cette joute, est parfaitement compréhensible. Göring offrait un personnage tragique, brillant, haïssable et fascinant, idéal pour la dramaturgie.

Il est tout aussi compréhensible qu’ils aient choisi une cause dominante, un récit clair. L’histoire, dans la mémoire collective, ne se conserve jamais dans sa totalité. Elle se condense. Les guerres de Religion françaises se réduisent souvent, dans l’imaginaire commun, aux massacres de la Saint-Barthélemy. Peu importe que les historiens aient depuis longtemps déconstruit cette vision simpliste, pour beaucoup, la couronne a décidé un jour d’égorger les protestants parisiens. La mémoire fonctionne par symboles, non par dossiers.

Ce mécanisme est encore plus visible dans le domaine religieux. L’Église catholique a toujours intégré son passé, y compris ses parts sombres. Elle les a ritualisées, nommées, commémorées. Le culte des saints, les martyrs, les récits de persécution ont constitué une immense machine mémorielle. Le catholicisme n’a jamais cherché à effacer ce qui dérange, il l’a absorbé, transfiguré, inscrit dans un récit long. Le protestantisme, à l’inverse, par méfiance envers le culte des morts et des images, a souvent laissé son passé se dissoudre. Il a produit moins de récits, moins de figures incarnées, moins de mythes durables. À long terme, c’est le récit entendu qui l’emporte sur la vérité historique.

Ce rapport inégal à la mémoire se retrouve dans l’histoire des nations. Les Anglo-Saxons ont su imposer leur lecture du passé par une production culturelle massive, cohérente, obsessionnellement répétée. L’Espagne en est sans doute l’exemple le plus frappant. Durant des siècles, elle a subi la légende noire antihispanique, forgée par ses ennemis protestants et reprise sans distance par la littérature et le cinéma anglo-saxons. L’Inquisition, la conquête de l’Amérique, l’Empire espagnol ont été réduits à une caricature sanguinaire, alors que les violences comparables des puissances protestantes ou libérales étaient relativisées, voire justifiées.

Il est frappant de constater que les Espagnols ne commencent que récemment à revendiquer leur passé, à contester cette légende noire, à produire leurs propres récits. Longtemps, ils ont intériorisé la culpabilité imposée de l’extérieur. Hollywood, les romanciers anglophones, les séries historiques ont continué à marteler une vision univoque, dans laquelle l’Espagne incarne le mal archaïque, pendant que l’Angleterre ou les États-Unis se présentent comme les vecteurs naturels du progrès et de la morale.

Dans cette perspective, le film Nuremberg ne fait que s’inscrire dans une tradition bien rodée. Il oublie les Alliés non américains, il gomme les ambiguïtés, il transforme un acte de puissance politique en geste moral universel. Or, le tribunal de Nuremberg n’était pas une cour de justice au sens classique. Il relevait d’un rapport de forces. La rétroactivité des incriminations, l’absence totale d’examen des crimes alliés, les compromis passés avec Staline montrent qu’il s’agissait avant tout d’un acte fondateur de l’ordre d’après-guerre. La justice y était subordonnée à la victoire.

Il existe dans l’histoire d’innombrables procès intentés par des vainqueurs à des vaincus. Ils répondent moins à une exigence de vérité qu’à un besoin psychologique, celui de s’installer définitivement dans le camp du bien. Le cinéma, lorsqu’il s’en empare sans distance, transforme ces moments en mythes édifiants, au prix d’une simplification radicale.

Il arrive cependant que la création littéraire ou artistique serve la vérité profonde du passé. Marguerite Yourcenar, avec Les Mémoires d’Hadrien, a fixé durablement l’image d’un empereur philosophe. Elle n’a pas inventé, elle a interprété avec rigueur des traces fragmentaires, elle a donné chair à des inscriptions. Désormais, quels que soient les travaux savants, c’est ce visage-là d’Hadrien qui demeure dans l’esprit des générations.

La majorité de la production cinématographique anglo-saxonne suit une autre logique. Elle fabrique des récits efficaces, émotionnels, nationalement utiles. Inutile de s’en lamenter indéfiniment. La mémoire appartient à ceux qui la racontent. Le seul moyen de renverser la vapeur consiste à produire, à notre tour, des récits, des films, des livres, capables d’imposer une autre vision du passé. Celui qui renonce à raconter son histoire accepte, tôt ou tard, de vivre dans celle des autres.

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lundi, 02 février 2026

Sarah Knafo ou l’énigme que Libération ne sait pas lire

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Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
 
Je suis assis au café des Brisants, à la pointe de Lechiagat. Dehors, la mer est basse, luisante comme une tôle martelée, et le vent d’ouest charrie cette odeur mêlée d’algue et de gasoil qui rappelle aux vivants qu’ils ne sont jamais que des passagers. Sur la table, un café serré, un verre d’eau, et Libération ouvert en grand, deux pleines pages consacrées à Sarah Knafo. Je lis lentement, fasciné. Non par ce qui est dit, mais par ce qui affleure malgré l’effort visible pour le dissimuler.
 
La journaliste de Libération a dilué son fiel habituel dans une eau claire, presque une eau de source. Le ton est policé, la plume de Charlotte Belaïch se veut légère, la bande dessinée signée Florence Cestac amuse la galerie. Pourtant, ligne après ligne, affleure une obsession. Le portrait annonce un « itinéraire d’une ex-conseillère de l’ombre qui cherchait la lumière », formule révélatrice, qui pose d’emblée le soupçon moral, la quête narcissique, l’ambition coupable. Sarah Knafo n’est jamais décrite comme un esprit, mais comme un phénomène optique, une présence trop visible, presque indécente.
 
La journaliste passe son temps à traquer ce qu’elle croit être des petitesse, comme si l’essentiel devait forcément se nicher dans le défaut. Carriérisme, goût du pouvoir, usage supposé de la séduction auprès des hommes d’influence, le procès est instruit à bas bruit. On évoque un « papillon de lumière », on insiste sur les « adoubements », sur les déjeuners, sur les regards, sur les réseaux. Rien de tout cela n’aurait manqué de faire hurler les féministes si le sujet avait été une femme de gauche. Ici, le silence est assourdissant. L’ambition devient faute, la vivacité devient calcul, l’intelligence se mue en ruse, uniquement parce que la femme en question ne sert pas le bon camp.
 
À force de se concentrer sur ces soupçons, Libération passe à côté de la colonne vertébrale du personnage. Tout est là pourtant, à portée de regard, mais comme occulté volontairement. L’intelligence, d’abord. Elle affleure malgré le filtre hostile, jusque dans les témoignages convoqués à charge. Jacques Attali lui-même parle d’une impression « formidable, éveillée, dynamique ». Henri Guaino salue une personnalité « extraordinaire ». Même ses détracteurs reconnaissent une capacité rare à comprendre les mécanismes du pouvoir. Le journal accumule ces phrases sans sembler mesurer qu’elles ruinent sa propre thèse.
 
Nos chemins se sont croisés une fois. Il m’est arrivé deux fois d’être littéralement ébloui par une intelligence en actes. La première, il y a longtemps, lors d’un procès retentissant, en rencontrant l’avocat Jacques Vergès avant l’audience. Une intelligence froide, acérée, souveraine. La seconde fois, ce fut Sarah Knafo. Le parallèle étonnera, il est pourtant exact. Même capacité à saisir immédiatement l’ensemble d’une situation, même rapidité d’analyse, même distance ironique vis-à-vis du décor.
 
À la différence de Marion Maréchal, Sarah Knafo n’est pas tombée dans la marmite idéologique dès l’enfance. Son appareil de conviction, elle l’a lentement intériorisé. Libération évoque son parcours à Sciences Po, à l’ENA, ses hésitations, ses curiosités multiples, comme pour y voir une instabilité. J’y vois au contraire la marque d’une intelligence qui comprend progressivement l’enjeu d’une époque. Elle a vu ce que tant de hauts fonctionnaires refusent encore d’admettre, enfermés dans leur bulle sociale et idéologique, à savoir que le réel a repris ses droits.
 
L’article parle longuement de sa relation avec Éric Zemmour, auréolée de mystère, comme si toute femme devait forcément être définie par l’homme qui l’accompagne. On y suggère la manipulation, l’instrumentalisation, la tornade. Hypothèses commodes. Ce que le journal ne parvient pas à penser, c’est l’évidence d’un double éblouissement intellectuel. Aux idées, à la puissance d’analyse et à la projection historique d’Éric Zemmour, Sarah Knafo apporte une dimension politique et empathique. Elle sait traduire des concepts complexes en formules simples, compréhensibles, directement reliées à l’expérience vécue. Son entrée au Parlement européen a constitué la première étape de cette exposition, son succès médiatique depuis l’été 2025 en a été la confirmation, reposant sur cette faculté rare. Son entrée en lice pour les municipales à Paris n’est qu’une marche de plus.
 
Libération concède, presque à contrecœur, sa maîtrise des codes médiatiques. Il parle de « formules ciselées », de centralité, de visibilité constante. Il ne dit pas l’essentiel. Sarah Knafo est en syntonie avec le réel. Lorsqu’elle parle, elle convoque une expérience partagée par les Français, et désormais par les Parisiens. Elle s’adresse à ce que chacun voit, subit, ressent. Face à elle, des journalistes qui vivent dans une guerre culturelle permanente, petits soldats d’un imaginaire épuisé, mal armés pour affronter quelqu’un qui ne joue pas dans le registre de l’abstraction morale. On l’a vue récemment sur France Info dominer des intervieweurs ouvertement hostiles, cherchant à la déstabiliser, à la faire trébucher, à la piéger sur des mots. Elle les retourne sans hausser le ton, non par brutalité, mais par cohérence avec ce réel qu’ils ont déserté depuis longtemps. Surtout, elle ne porte aucun cadavre dans son placard, et cela les désarme plus sûrement que n’importe quelle polémique.
 
Enfin, Libération feint d’ignorer que rien de solide ne se construit seul. Prenons la campagne parisienne, elle n’est pas l’œuvre d’une soliste capricieuse surgie de nulle part. Elle est le produit d’un travail collectif, discipliné, méthodique, où chacun joue sa partition avec rigueur. Le rôle de Samuel Lafont, petit génie des réseaux sociaux et de la grammaire numérique de Reconquête, est central dans cette dynamique. Celui d’Éléonore Lhéritier, collaboratrice de confiance, organisatrice de l’ombre, dotée d’une véritable intelligence graphique et visuelle, gardienne de la cohérence, de la lisibilité et de la réactivité de l’équipe, l’est tout autant. Le journal préfère parler de bulle, de likes, d’illusion, comme si toute réussite politique qui échappe à son univers idéologique ne pouvait être qu’un mirage ou une imposture.
 
Je replie le journal. La bande dessinée me fait sourire, malgré moi. Elle révèle moins Sarah Knafo que le désarroi d’une classe médiatique de gauche qui sent confusément qu’elle a devant elle un ennemi qu’elle ne sait ni domestiquer ni discréditer tout à fait. Le lapin regarde les phares approcher, fasciné, incapable de décider s’il doit fuir ou rester immobile. L’histoire, elle, décidera.
 
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mercredi, 28 janvier 2026

Minneapolis. Le récit victimaire, arme politique de la gauche

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Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées

Je lis Libération au bar des Brisants, un café ouvert sur le port, en revenant d’une marche jusqu’à Lehan pour voir si la station d’épuration avait enfin cessé de tousser. Là-bas, les choses sont simples, l’eau circule ou stagne, les pompes fonctionnent ou lâchent, et personne n’invoque le fascisme pour masquer une panne. C’est dans cet état d’esprit, encore imprégné de concret, que je tombe sur une longue tribune de Sylvie Laurent, qui se dit « américaniste », consacrée aux prétendues « exactions » d’ICE à Minneapolis, présenté comme l’avant-scène d’un « script néofasciste ». Tout est déjà dit avant même que le réel n’ait le droit de parler.

Le texte relève moins du reportage que de l’homélie. L’institution est d’emblée disqualifiée par le vocabulaire, ICE devient une milice, un mot qui permet de se dispenser d’analyse juridique. Le lexique convoqué est toujours le même, fascisme, Gestapo, pogroms, dictature. Ce sont des mots lourds, chargés d’histoire, mais ici utilisés comme des incantations. Ils ne servent pas à comprendre, ils servent à frapper l’âme. L’effet recherché n’est pas la réflexion, mais la réaction. L’indignation tient lieu de raisonnement.

La force de ce récit victimaire est précisément là. Il s’adresse à notre sens le plus ancien et le plus profondément enraciné, l’empathie. Deux mille ans de christianisme ont façonné en Europe une sensibilité particulière à la souffrance exposée, au corps meurtri, au faible persécuté. Nous sommes spontanément enclins à nous ranger du côté de celui qui tombe, qui pleure, qui meurt. Le problème n’est pas cette disposition morale, elle est même l’un de nos héritages les plus nobles. Le problème commence lorsqu’elle est instrumentalisée, détachée des faits, transformée en levier politique. Ce type de discours fonctionne chez nous parce qu’il active une mémoire religieuse et morale profonde. Il ne fonctionne pas ailleurs, ni dans le monde musulman, ni en Chine, ni dans la plupart des civilisations où la relation à la force, à l’ordre et à la loi obéit à d’autres ressorts. Là-bas, le récit victimaire n’est pas une arme, ici il est devenu une industrie.

Dans l’article, les faits sont choisis avec soin, non pour éclairer une situation complexe, mais pour nourrir une dramaturgie. Les images sont décrétées irréfutables lorsqu’elles accusent, suspectes lorsqu’elles nuancent. La parole de l’État est réputée mensongère par nature. La justice, lorsqu’elle ne confirme pas le récit attendu, disparaît tout simplement du champ. Or c’est précisément elle qui devrait faire office de boussole dans un État de droit. Une cour fédérale a pourtant vient de rappeler, après examen des vidéos et des circonstances, que les agents faisaient face à une pluralité de comportements, certains pacifiques, d’autres franchement hostiles, et que leurs réactions ne relevaient pas d’une violence gratuite mais d’un contexte d’entrave organisée. Ce réel-là n’a pas droit de cité dans Libération. Il gêne.

Ce qui est présenté comme une résistance populaire relève en réalité d’une mise en scène morale. Les manifestants sont décrits comme le peuple dans sa diversité, alors qu’ils sont presque exclusivement blancs. Ce détail n’en est pas un. Il révèle une autre constante du progressisme contemporain, le complexe du sauveur. L’homme blanc, chargé de culpabilité historique, se met en scène comme protecteur des minorités, parlant à leur place, agissant en leur nom, souvent sans qu’elles le lui aient demandé. Cette posture flatte l’ego moral de celui qui l’adopte, mais elle reconduit une forme d’asymétrie et de condescendance que la gauche prétend pourtant combattre.

Le plus inquiétant est ailleurs. Ce récit ne se contente plus de dénoncer une institution, il déshumanise ceux qui lui sont associés. L’agent n’est plus un fonctionnaire appliquant une loi, il devient un monstre moral. Et lorsqu’un adversaire est ainsi sorti de l’humanité commune, il ne mérite plus les règles ordinaires. On l’a vu récemment dans des déclarations glaçantes. Un infirmier anesthésiste de Floride, Erik Martindale, a affirmé publiquement qu’il refuserait de soigner des patients identifiés comme soutiens de Trump. Une infirmière spécialisée dans les accouchements, Lexie Lawler, est allée jusqu’à souhaiter des souffrances physiques à Karoline Leavitt, alors enceinte. Ces propos ne sont pas des dérapages isolés, ils sont l’aboutissement logique d’un discours qui fait de l’adversaire politique un être moralement indigne.

L’hôpital, dernier lieu où l’on croyait l’homme encore perçu comme un corps vulnérable avant d’être une opinion, est ainsi contaminé par la logique du camp. Le serment, la neutralité, l’égalité devant la détresse cèdent devant la pureté idéologique. Ceux qui tiennent ces propos ne se voient pas comme des bourreaux, mais comme des justes. Ils sont convaincus d’agir au nom du Bien. C’est précisément ce qui rend le phénomène dangereux.

Libération s’inscrit pleinement dans cette mécanique. En exaltant la victime, en absolutisant l’émotion, en effaçant le droit lorsqu’il dérange, le journal contribue à radicaliser le conflit qu’il prétend dénoncer. Il ne décrit pas une escalade, il l’alimente. Il ne protège pas la démocratie, il l’érode, en habituant ses lecteurs à penser que la loi n’a de valeur que lorsqu’elle confirme leurs certitudes morales.

Je repose le journal et regarde la mer par la vitre du bar. À Lehan, la station d’épuration finira bien par être remise en service, parce qu’on ne peut pas indéfiniment vivre dans les effluents. Les sociétés aussi ont leurs circuits de traitement. Lorsqu’elles cessent de distinguer la compassion de la manipulation, le droit de l’émotion, elles s’encrassent. Le récit victimaire est puissant, surtout chez nous. Il est aussi corrosif. Et à force de s’y complaire, on finit par confondre la morale avec le mensonge et l’empathie avec l’aveuglement.

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vendredi, 23 janvier 2026

Ne pas jeter Trump avec l’eau du bain groenlandais

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Balbino Katz

J’écoute Donal Trump à Davos sur la chaîne américaine C-Span. La voix est métallique, parfois heurtée, sans apprêts inutiles. Je suis dans ma cuisine bretonne, pas très loin de l’amer de Lechiagat, un peu à l’écart du monde, et je prépare des canelloni à l’argentine, douces crêpes farcies, fourrées de viande, roulées avec soin, ensevelies sous une béchamel patiente, puis offertes au feu du four jusqu’à la légère brûlure dorée. Le geste est ancien, presque rituel. Il vient de Buenos Aires, de ces cuisines où l’Europe s’est transplantée sans demander pardon à personne. Et en écoutant Trump, une évidence s’impose, il serait intellectuellement paresseux de le jeter avec l’eau trouble du bain groenlandais.

Le Groenland occupe les esprits, comme une brume volontairement épaisse. Territoire, force, pression, rapport de puissance. Tout cela est réel. Pourtant, réduire le discours de Davos à cette seule question serait manquer l’essentiel. Trump ne parle pas d’abord de terres gelées ou de routes maritimes. Il parle d’un monde occidental qui ne sait plus se nommer, ni se défendre, ni même se regarder sans baisser les yeux. « Certains de nos amis reviennent d’Europe en disant qu’ils ne la reconnaissent plus », dit-il simplement, avant d’ajouter, plus grave encore, « et pas dans un sens positif ». Son propos déborde largement la géographie. Il relève de la mise en garde civilisationnelle.

Ce qui frappe, en l’écoutant attentivement, c’est la disparition du langage anesthésié. Trump décrit des villes européennes méconnaissables, des peuples qui ne se reconnaissent plus chez eux, des sociétés qui ont confondu générosité et abdication. Il parle de l’immigration massive non comme d’un sujet compassionnel, mais comme d’un phénomène politique total. « On ne peut pas avoir de pays si l’on n’a pas de frontières », répète-t-il, avant de lier sans détour immigration de masse, effondrement de la natalité, tensions sociales et affaiblissement militaire. « La migration de masse détruit les sociétés », affirme-t-il, d’un ton presque las, comme s’il s’agissait d’une évidence que seuls les dirigeants européens refusent encore d’admettre.

Cette parole brise une fois de plus un plafond de verre qui, en Europe, tenait solidement depuis des décennies. Ce plafond avait déjà été fissuré. En France, Éric Zemmour a payé cher, socialement et médiatiquement, le fait d’avoir nommé ce que beaucoup voyaient sans oser le dire. Trump, par sa position et sa brutalité assumée, l’a désormais fracassé à l’échelle mondiale. Il n’introduit pas des idées nouvelles, il les rend audibles. « L’avenir appartient à ceux qui défendent leur culture, leurs frontières et leur peuple », lance-t-il à Davos, phrase impossible à prononcer dans la plupart des enceintes européennes sans déclencher l’alarme morale. Cette rupture est irréversible.

Depuis la Bretagne, je mesure ce que cette parole signifie pour l’Europe. Le brouillard groenlandais, savamment entretenu, joue un rôle paradoxal. Il choque, il inquiète, il réveille. Trump rappelle que la protection américaine n’est ni gratuite ni éternelle. « Je ne veux pas recourir à la force, mais nous devons protéger notre sécurité nationale », dit-il à propos du Groenland, laissant planer l’ombre de la puissance tout en s’en retirant à demi. Ce flou n’est pas une faiblesse, c’est un signal. Il oblige les Européens à envisager, fût-ce à reculons, l’idée qu’ils pourraient avoir à assurer seuls leur survie stratégique et civilisationnelle.

La question décisive demeure ailleurs. L’Europe saura-t-elle transformer ce choc en réveil durable, ou retombera-t-elle dans son vieux réflexe de renoncement, enveloppé de bonne conscience atlantiste. Le plus grand obstacle n’est pas militaire, il est mental. C’est cette culpabilisation héritée de la Seconde Guerre mondiale, devenue dogme, qui empêche toute affirmation sereine de soi. Tant que l’Europe se vivra comme fautive d’exister, elle refusera les mots de la puissance, de la frontière et de la continuité. Trump, volontairement ou non, l’oblige à sortir de cette hypnose morale.

Dans le silence de la cuisine, tandis que le gratin caressé par la flamme du four commence à chanter doucement, je repense à cette idée de Spengler selon laquelle les civilisations meurent lorsqu’elles cessent de croire en leur légitimité. Trump n’est ni un théoricien ni un historien. Il est autre chose, un accélérateur brutal. Le Groenland passera. La mise en garde, elle, restera, désormais inscrite dans la conversation publique. Le plafond de verre est brisé. Il appartient aux Européens de décider ce qu’ils feront de l’air froid qui entre.

Source : breizh.info

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mercredi, 14 janvier 2026

Groenland, l’épreuve de vérité de l’Europe

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Balbino Katz
 
Chroniqueur des vents et des marées
 
Je suis sur les quais du port du Guilvinec, à cette heure grise où les chalutiers larguent les amarres avant que la terre ne reprenne ses droits. La mer, ici, n’est pas un paysage, elle est un appel. Elle pousse vers le large, elle ouvre des routes mentales autant que maritimes. En regardant ces coques sombres glisser vers l’Atlantique, je songe que cette même eau conduit sans rupture jusqu’au Groenland, cette île immense que l’Europe croyait reléguée hors de l’histoire, alors qu’elle en concentre aujourd’hui les tensions les plus vives.

Le Groenland n’a jamais été une terre vierge ni paisible. Bien avant l’arrivée des Danois, les populations originelles qui occupaient l’île furent éliminées ou refoulées par des vagues venues de l’Arctique nord-américain. Les Inuits, tels que nous les connaissons aujourd’hui, ne furent pas les premiers habitants du Groenland, ils furent des conquérants tardifs, porteurs de techniques adaptées au froid extrême, qui supplantèrent les cultures antérieures. Avant eux encore, les Vikings avaient établi des colonies durables sur les côtes méridionales de l’île, bien avant que les Inuits n’atteignent ces latitudes. Cette succession de peuplements violents, de disparitions et de remplacements rappelle que le Groenland n’est pas un sanctuaire anthropologique figé, mais un espace de lutte, de survie et de domination depuis plus d’un millénaire.

Lorsque le Danemark prend officiellement possession du territoire au début du XVIIIe siècle, il ne fait que s’inscrire dans une longue chaîne de prises de contrôle successives. La colonisation danoise se pare d’un discours religieux et administratif, mais elle s’appuie sur une réalité déjà façonnée par la disparition des anciens et par l’installation d’une population venue d’ailleurs. Aujourd’hui, le Groenland a quitté l’Union européenne depuis plusieurs décennies, par crainte de perdre la maîtrise de ses ressources halieutiques, tout en demeurant un territoire relevant du Danemark, pilier de l’Union européenne et membre discipliné de l’Alliance atlantique.

Cette construction juridique fragile se trouve désormais mise à l’épreuve par la volonté américaine. Donald Trump ne dissimule rien de son intérêt pour l’île. Il invoque la sécurité, la présence russe et chinoise dans l’Arctique, la nécessité de protéger le continent nord-américain. L’argument est commode. Depuis les accords de défense du milieu du XXe siècle, les États-Unis disposent déjà au Groenland d’un accès militaire quasi total, bases, radars, liberté d’installation. Aucune menace réelle ne justifie une annexion. Ce qui se joue est d’une autre nature, une logique d’appropriation territoriale, héritée d’un imaginaire impérial que l’Amérique contemporaine croyait avoir dépassé.

Face à cette pression, les Européens découvrent une situation que personne n’avait véritablement envisagée. Un territoire relevant d’un État membre central de l’Union européenne et de l’Otan se retrouve menacé par la première puissance de cette même alliance. Le cadre mental atlantique se fissure. Paris, Berlin et Londres évaluent désormais des scénarios autrefois impensables, non par goût de la confrontation, mais parce que l’inaction créerait un précédent impossible à contenir.

En France, la réflexion militaire s’est accélérée autour des capacités de projection en milieu polaire. L’expérience des opérations extérieures, la maîtrise des environnements contraints, la crédibilité navale (les sous-marins nucléaires d’attaque pèsent ici leur poids d’or) confèrent à Paris une marge de manœuvre réelle. En Allemagne, la prise de conscience est plus tardive mais profonde. Berlin comprend que l’effacement militaire n’est plus tenable dès lors que le territoire européen lui-même devient un objet de convoitise. Le Royaume-Uni, malgré sa sortie de l’Union, se sait directement concerné, car toute remise en cause des équilibres arctiques fragilise l’ensemble de l’Atlantique Nord et, à terme, ses propres possessions et routes maritimes.

Si l’Europe laissait faire, si elle acceptait qu’un fait accompli américain s’impose au Groenland, elle se condamnerait à une incohérence stratégique définitive. Comment prétendre s’opposer demain à d’autres annexions, à d’autres coups de force, si l’on admet aujourd’hui que le plus fort peut redessiner les cartes à sa guise ? Le monde n’obéit pas aux discours, il obéit aux précédents.

Il n’existe pas de solution miraculeuse pour écarter à jamais une prise de possession par la force. Une option demeure pourtant à portée des Européens, prendre les Américains au mot et affirmer concrètement une capacité de défense du territoire. Une présence militaire européenne crédible, unités arctiques, défense aérienne, moyens navals et aériens, transformerait immédiatement l’équation. Une intervention américaine resterait possible, mais elle deviendrait coûteuse, politiquement explosive, et humainement lourde.

Un tel geste offrirait à l’Europe un bénéfice inattendu. Il fournirait le choc psychologique nécessaire pour refonder la relation transatlantique. L’Atlantisme, ce monstre politique né de la défaite en 1945 des puissances continentales européennes, ne survivrait pas intact à une telle épreuve. Carl Schmitt rappelait que tout ordre politique repose, tôt ou tard, sur la désignation claire de l’ami et de l’ennemi. Le Groenland oblige l’Europe à sortir de l’ambiguïté.

Si les États-Unis attaquent et que l’Europe défend, l’équilibre du monde sera modifié. S’ils renoncent face à une présence européenne déterminée, un autre équilibre, plus mental que matériel, se sera imposé. Dans les deux cas, l’Europe cessera d’être un espace administré. Sur le quai du Guilvinec, tandis que les chalutiers disparaissent dans la brume du matin, il devient difficile de nier que la mer, une fois encore, nous intime de choisir entre la soumission tranquille et la responsabilité du large.

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mardi, 13 janvier 2026

De l’illusion institutionnelle à la violence nue, ce que dit la mort d’Alain Orsoni

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Balbino Katz

Chroniqueur des vents et des marées

Il est des morts qui ne se contentent pas de clore une existence et qui ouvrent, par la manière même dont elles surviennent, un chapitre plus vaste, plus sombre, plus révélateur. La disparition de Alain Orsoni appartient à cette catégorie rare et funeste. Abattu d’un tir à longue distance, en plein cimetière, alors qu’il assistait aux obsèques de sa mère, l’homme emporte avec lui une part de l’histoire corse contemporaine et laisse derrière lui une île contrainte de se regarder sans fard, sans les voiles commodes de l’indignation médiatique.

J’observe cela depuis la Bretagne, avec ce regard d’étranger durable, enraciné sans être indigène, familier sans être du sérail. J’ai des ancêtres corses issus de l’Île-Rousse, mais je ne suis allé dans cette île qu’une seule fois dans ma vie, mû par une curiosité presque intellectuelle, celle de comprendre ce que l’on nomme aujourd’hui le mouvement palatin. Je connais peu la Corse par le corps, mais suffisamment par l’esprit pour discerner ce qu’elle tolère encore, ce qu’elle accepte par lassitude, et ce qu’elle rejette obstinément. Ce que j’y vois désormais, c’est moins un conservatoire de traditions figées qu’un laboratoire politique et humain, souvent en avance sur un continent qui se croit moderne alors qu’il n’est bien souvent que fatigué.

Ce qui s’est produit à Vero ne relève ni de la vendetta ancienne ni même du règlement de comptes ordinaire. On n’avait jamais tué en Corse lors d’obsèques. Pas même aux heures les plus sombres des haines claniques. Le lieu, le moment, la précision du geste introduisent une rupture. Ils disent que quelque chose s’est déplacé, ou peut-être effondré. Tirer à longue distance, en plein jour, lors d’une cérémonie funéraire, suppose des compétences presque militaires, une logistique, un sang-froid qui excluent l’acte isolé. Ce geste ne parle pas le langage politique, il parle celui d’un monde où l’efficacité prime sur le symbole, où l’intimidation devient démonstration de puissance.

La trajectoire d’Alain Orsoni ne se laisse pas enfermer dans une seule catégorie. Fils d’un militant de l’Algérie française, il appartient à cette génération façonnée par les débris encore chauds de l’empire, par le ressentiment, par une certaine idée de l’honneur et de la fidélité. Il passe par le GUD, ce creuset brutal et idéologique où se sont forgés nombre de nationalistes français des années soixante-dix, avant que l’affaire d’Aléria ne l’arrime définitivement à la cause corse. Le nationalisme, chez lui, n’est pas un vernis. C’est une conversion, presque une religion de substitution, avec ses dogmes, ses fidélités, ses aveuglements.

Ceux qui l’ont connu parlent d’un homme hors cadre, d’une intelligence redoutable, d’un tempérament qui refusait les demi-teintes. Pascal Gannat, père de Jean-Eudes, l’a rappelé avec une sobriété douloureuse, qui vaut témoignage plus que commentaire : « Triste nouvelle. La Corse est devenue un pays de mafia. On n’a jamais assassiné en Corse lors d’obsèques, même dans les pires vendetta. J’avais croisé assez régulièrement Alain Orsoni dans ma prime jeunesse, avec et chez des amis communs à Paris. C’était déjà une personnalité hors du cadre social habituel. Plutôt un idéaliste que la vie a happé vers une forme de désespoir. » Cette phrase éclaire autant l’homme que son destin. Orsoni n’était pas un cynique. Il était de ceux que l’Histoire utilise, puis abandonne.

Son parcours épouse les métamorphoses du nationalisme corse. Le temps du FLNC, des clandestinités structurées, des hiérarchies internes, puis celui du Mouvement pour l’autodétermination, plus politique, plus exposé, plus vulnérable aussi. À mesure que le nationalisme entrait dans les institutions, qu’il gagnait les exécutifs régionaux, il perdait ce qui faisait sa raison d’être. La conquête du pouvoir n’a débouché sur aucune refondation. Elle a accouché d’une gestion molle, souvent alignée sur les modes idéologiques du continent, jusqu’à accepter sans résistance la dilution démographique, culturelle et religieuse de l’île.

La mort d’Orsoni agit comme un tirage de rideau. Elle clôt un cycle né à Aléria et achevé dans les fauteuils feutrés de l’Assemblée de Corse. Elle révèle aussi la porosité entre certaines familles issues du nationalisme historique et les logiques du banditisme organisé. Beaucoup y voient la victoire définitive des logiques mafieuses. J’y vois plutôt un moment de vérité. La violence n’a pas disparu de Corse, elle a simplement changé de visage.

La stupeur des anciens, Jo Peraldi, Pierre Poggioli, la sidération de l’abbé Roger-Dominique Polge, leurs mots lourds, presque incrédules, disent l’effondrement des vieux codes. Le respect des morts, la sacralité des obsèques, ces lignes rouges que l’on croyait intangibles, ont été franchies. La vieille garde pleure un monde qu’elle sent s’éloigner, non sans une culpabilité diffuse, celle de n’avoir pas su empêcher la dérive.

Face à cette mort, un silence retient l’attention, celui de Nicolas Battini et de la Mossa Palatina. Aucun communiqué, aucune émotion affichée. Ce mutisme en dit long. Il marque une rupture nette avec le nationalisme des années quatre-vingt, celui des ambiguïtés, des compromis, parfois des compromissions. Les Palatins semblent tirer une ligne claire entre ce qu’ils estiment être un nationalisme à refonder et un passé jugé irrémédiablement vicié. Le silence devient ici un langage politique.

Il faut accepter une idée dérangeante pour l’esprit moderne. La Corse est une terre où la violence existe encore, et ce n’est pas forcément un mal absolu. Elle rappelle cette vérité trumpienne que tout n’est pas soluble dans la gestion, le droit mou, les indignations rituelles. Carl Schmitt notait que le politique commence avec la désignation de l’ennemi. Une société qui ne connaît plus aucune forme de violence symbolique ou réelle devient un espace ouvert à toutes les prédations. La violence, lorsqu’elle n’est pas purement criminelle, rend des choses possibles. Elle fixe des limites. Elle oblige à choisir.

La mort d’Alain Orsoni ne réhabilite rien et ne justifie rien. Elle oblige à regarder en face la fin d’un monde et l’émergence d’un autre, plus dur, plus froid, peut-être plus cohérent. L’île poursuit son histoire, indifférente aux lamentations venues du continent. Ceux qui prétendent encore aimer la Corse devront accepter cette part sombre, non pour la célébrer, mais pour ne plus se mentir.

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dimanche, 11 janvier 2026

L’enjeu groenlandais et l’autonomie européenne

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Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées

Je me tiens sur le quai du port du Guilvinec. Le jour est blafard, le vent coupe la joue et les coques quittent l’abri avec cette résolution taciturne qui fait les marins bretons. Le froid, ce matin-là, a quelque chose d’orientant. Il pousse l’esprit vers le nord, vers cette île immense et presque vide qui revient dans les conversations des chancelleries, le Groenland. Les mains dans les poches, je pense à cette possession danoise lointaine, entrée dans l’orbite de Copenhague au début du XVIIIᵉ siècle, en 1721, quand le royaume scandinave entreprit d’y rétablir une présence durable. Longtemps marginale, cette terre arctique est aujourd’hui scrutée avec une intensité nouvelle par les États-Unis.

Nouvelle dans sa forme, ancienne dans son fond. L’intérêt américain pour le Groenland n’est ni improvisé ni capricieux. Il traverse les décennies, des tentatives d’achat du XIXᵉ siècle aux accords de défense conclus pendant la Seconde Guerre mondiale, puis à l’installation de la base de Thulé, devenue aujourd’hui Pituffik, clef de voûte du dispositif antimissile nord-américain. Ce qui frappe désormais, c’est la verbalité assumée, la publicité donnée à cet intérêt par un président des États-Unis qui parle d’annexion, de nécessité stratégique, et le fait sans détour. La parole précède parfois l’acte, parfois elle le prépare.

Il suffit d’avoir la mémoire un peu longue pour se souvenir que Washington ne découvre pas aujourd’hui le goût des possessions ultramarines européennes. En 1898, profitant d’un prétexte fragile et d’une insurrection cubaine qu’ils soutenaient en sous-main, les États-Unis entrèrent en guerre contre l’Espagne. L’issue fut rapide. Cuba passa sous tutelle, Porto Rico fut annexé, les Philippines arrachées à Madrid. L’Europe observa, choquée sans doute, mais déjà résignée. L’Espagne, elle, encaissa le coup et produisit, dans la douleur, cette « génération de 98 » qui sut transformer la défaite en examen de conscience national.

L’histoire enseigne aussi l’art de l’oubli. Une fois le choc passé, le monde s’adapte. La puissance américaine est telle qu’on ne peut faire comme si elle n’existait pas, ni demeurer éternellement dans le ressentiment. En 1898, nombre de capitales européennes, Londres comprise, se félicitaient en silence de voir une puissance sœur, anglo-saxonne, prendre le relais d’un empire latin à bout de souffle. L’illusion d’une anglosphère harmonieuse faisait alors florès. Aujourd’hui, le décor a changé. Une prise de contrôle du Groenland sans l’accord de Copenhague poserait une question d’une autre nature, car elle viserait un allié, membre de l’OTAN, et mettrait à nu les lignes de fracture du continent.

Les scénarios circulent à voix basse. Action militaire rapide, pression politique locale, instrumentalisation du désir d’indépendance groenlandais, rien n’est exclu dans les hypothèses des diplomates. L’Europe, dans tous les cas, encaisserait un choc comparable à celui de l’Espagne finissante. Un choc peut-être salutaire. Le Groenland, à dire vrai, reste périphérique aux intérêts centraux européens, comme Saint-Pierre-et-Miquelon l’est pour la France. Sa perte ne bouleverserait pas l’équilibre géostratégique du Vieux Continent. En revanche, l’onde psychologique serait considérable. Elle poserait frontalement la question de l’alliance atlantique et de sa pertinence hors du cadre qui l’a justifiée, celui de la menace soviétique.

Ce moment pourrait donc être décisif. Non par la perte d’un territoire, fût-il immense, glacé et chargé de symboles, mais par la révélation brutale d’un malentendu ancien. L’Europe vit encore sur l’idée que l’alliance atlantique est un destin, alors qu’elle n’a jamais été qu’une conjoncture. La disparition de l’Union soviétique aurait dû entraîner sa dissolution naturelle ou, à tout le moins, sa transformation profonde. Rien de tel ne s’est produit. Par inertie, par confort, par peur aussi, les Européens ont prolongé un lien dont les termes se sont inversés. Le Groenland agit ici comme un révélateur chimique, faisant apparaître à la surface ce qui, jusque-là, restait dissous dans le langage diplomatique.

Cette fenêtre d’opportunité est étroite, et peut-être unique. Elle tient à la conjonction de plusieurs facteurs rarement réunis. Les États-Unis regardent désormais vers le Pacifique, vers la Chine, et considèrent l’Europe moins comme une alliée que comme un théâtre secondaire, utile tant qu’il ne contrarie pas leurs priorités. L’Europe, elle, dispose encore d’une puissance économique, technologique et démographique suffisante pour s’ériger en pôle autonome, à condition de le vouloir. Or la volonté politique naît rarement dans le confort. Elle surgit presque toujours d’un choc.

Sur ce point, les analyses de Mary Kaldor, pourtant éloignées de toute tentation continentale, méritent d’être relues. Dès les années 1990, elle soulignait que la communauté d’intérêts entre l’Amérique et l’Europe n’était ni naturelle ni éternelle, et que la divergence stratégique finirait par produire une rupture, non par hostilité idéologique, mais par simple logique de puissance. L’Amérique, écrivait-elle en substance, ne peut accepter durablement un partenaire qui aspire à l’autonomie dès lors que cette autonomie contrarie ses propres impératifs de sécurité globale.

Les penseurs français n’ont pas dit autre chose, chacun à leur manière. Raymond Aron, lucide jusqu’à la sécheresse, rappelait que les alliances ne survivent pas à la disparition de la menace qui les a fondées. Pierre Hassner insistait sur la fragilité des solidarités occidentales dès lors qu’elles ne reposent plus sur un péril commun clairement identifié. Plus récemment, Marcel Gauchet a montré combien l’Europe s’était enfermée dans une posture post-historique, croyant pouvoir substituer le droit, les normes et les procédures à la décision politique, oubliant que celles-ci ne valent que si elles sont adossées à une force capable de les défendre.

L’éventuelle prise de contrôle du Groenland par les États-Unis serait alors moins un drame territorial qu’un événement fondateur. Un rappel brutal que la souveraineté ne se délègue pas indéfiniment, que la protection a toujours un prix, et que l’Histoire ne s’arrête jamais, même sous la banquise. L’Europe serait placée devant une alternative simple, presque brutale, continuer à vivre dans l’ombre stratégique d’une puissance extra-européenne, ou accepter le risque, donc la responsabilité, de son indépendance.

Sur le quai du Guilvinec, le froid finit par engourdir les doigts. Les marins, eux, savent qu’il faut parfois sortir malgré la mer mauvaise, faute de quoi on meurt à quai. Le Groenland pourrait être cette mer mauvaise. Une épreuve rude, inconfortable, mais peut-être nécessaire pour qu’un continent cesse enfin de confondre sécurité et dépendance, et retrouve le goût âpre de la décision.

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mercredi, 07 janvier 2026

La doctrine Monroe, ou le rappel brutal du monde réel

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Balbino Katz

Chroniqueur des vents et des marées

Je reviens d’une semaine dans le Midi, non loin d’Aix-en-Provence, où j’ai fait l’épreuve salutaire de l’oubli volontaire. Oublier l’ordinateur, laisser le téléphone au fond d’une poche, se rendre disponible au paysage et aux livres, voilà un luxe que notre temps croit superflu et qui demeure pourtant l’un des derniers refuges de l’esprit. La Provence, avec ses collines ourlées de pins et ses pierres blondes, offre à qui sait regarder une leçon européenne ancienne, faite de mesure, de durée et d’équilibre. Sous ce ciel sans hâte, j’ai lu, j’ai marché, j’ai observé, comme on le ferait dans une province romaine demeurée fidèle à son génie.

L’illusion d’un retrait total ne dure jamais longtemps. Même au milieu des oliviers, le fracas du monde finit par parvenir jusqu’à vous. Les conversations des terrasses, les journaux laissés sur les tables, la télévision d’un bistrot ont fini par évoquer la spectaculaire opération militaire américaine qui a conduit des unités d’élite de la Delta Force à capturer sans pertes le président de facto du Venezuela. Le déploiement, d’une ampleur quasi théâtrale, a mobilisé des centaines d’aéronefs et des milliers d’hommes, rappel brutal de ce qu’est aujourd’hui la puissance militaire réelle. Nulle autre force au monde n’est en mesure d’égaler une telle projection, ni la Russie empêtrée dans la boue du front ukrainien, ni la Chine qui se gargarise de parades et de chiffres, ni surtout l’Europe, absente du tableau comme un figurant effacé.

Quelques heures après cet enlèvement réussi, Donald Trump s’est longuement adressé à la presse, invoquant une fois encore la doctrine Monroe pour justifier l’action américaine. Depuis son retour au pouvoir, cette référence est devenue chez lui une sorte de refrain, presque une incantation. Elle sert à rappeler, sans fard ni précaution oratoire, que les États-Unis entendent réaffirmer ce qu’ils considèrent comme un droit de naissance sur le continent américain. La doctrine, formulée en 1823 dans un monde encore secoué par les convulsions de l’empire espagnol, surgit ainsi des archives comme un texte vivant, réarmé pour le présent.

Les Européens, pour la plupart, restent interdits devant ce retour en force de principes géopolitiques que l’Amérique elle-même avait semblé reléguer avec la création des Nations unies en 1945. Le droit international, tel qu’il fut patiemment construit après la Seconde Guerre mondiale, se voit remisé au magasin des accessoires par un interventionnisme désormais décomplexé. Il serait pourtant naïf de s’en étonner. La politique, écrivait Carl Schmitt, repose d’abord sur la distinction de l’ami et de l’ennemi, non sur des abstractions juridiques. Les États-Unis renouent avec cette vérité élémentaire, pendant que l’Europe persiste à s’en détourner.

Notre faiblesse est multiple. Elle est militaire, économique, et plus encore politique. L’Union européenne, qui gouverne aujourd’hui nos destinées sans en assumer les risques, n’est que l’ombre d’une puissance, incapable de penser le monde tel qu’il est, et plus incapable encore de défendre ses peuples face au danger le plus immédiat, celui de la submersion migratoire. Cette impuissance n’est pas une fatalité historique, elle est le produit d’une volonté défaillante, d’un renoncement prolongé à toute idée de souveraineté charnelle.

C’est pourquoi il faut analyser avec sang-froid la résurgence de la doctrine Monroe, et peut-être, paradoxalement, s’en réclamer nous aussi. Non pas de la version tronquée que brandit Washington, mais de son texte originel, souvent oublié. En 1823, cette doctrine affirmait certes la prééminence américaine sur les affaires du Nouveau Monde, tout en renonçant explicitement à toute atteinte aux possessions européennes subsistantes, françaises ou britanniques. Elle constatait également, point essentiel, le désengagement volontaire des États-Unis des affaires européennes.

Ainsi comprise, la doctrine Monroe convenait parfaitement à l’Europe. Elle reconnaissait une réalité géopolitique sans humilier les puissances du Vieux Continent, et traçait une ligne claire entre les sphères d’influence. Les États-Unis n’avaient rien à faire en Europe, l’Europe conservait ses territoires et sa liberté d’action. Cette lecture intégrale, équilibrée, serait aujourd’hui plus favorable à nos intérêts que l’universalisme abstrait auquel nous nous accrochons par habitude.

La conclusion s’impose d’elle-même. Revendiquer la doctrine Monroe, oui, mais dans sa totalité. L’Amérique aux États-Unis, l’Europe et ses territoires ultramarins aux Européens. Une telle affirmation n’a rien de belliqueux, elle est simplement conforme à l’ordre du monde réel, celui que Spengler appelait de ses vœux lorsqu’il invitait les peuples fatigués à regarder en face leur destin. Sous le soleil provençal, cette évidence prenait la douceur d’une certitude ancienne, comme une mer calme après la tempête.

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vendredi, 26 décembre 2025

Marine Le Pen face au réel sur Cnews : populisme sans identité, pouvoir sans vision

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Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées

Dans ma cuisine, où je préparais des filets de tacaud (4,5€ le kilo chez le poissonnier!), j’ai regardé l’entretien de Marine Le Pen sur CNews avec un sentiment de malaise persistant. Non pas l’agacement que suscite parfois un adversaire idéologique assumé, mais une impression plus grave, presque clinique, celle d’assister à la mise à nu d’un vide. Cet échange n’a pas seulement confirmé une évolution ancienne, il l’a rendue visible, presque tangible. Ce qui s’est donné à voir n’était ni une femme de droite, ni même une héritière transformée, mais une praticienne du pouvoir débarrassée de toute ossature doctrinale, guidée par une logique exclusive, conquérir, durer, neutraliser.

L’entretien débute pourtant sur un terrain balisé. La crise agricole, la souveraineté alimentaire, la critique des normes européennes. Marine Le Pen y déroule un discours désormais bien rodé, parfois juste, souvent empathique. Elle évoque le travail des générations paysannes, les exploitations sacrifiées, l’absurdité bureaucratique de Bruxelles. Tout cela est connu, presque attendu. Mais très vite affleure ce qui structure l’ensemble de son propos, l’absence de hiérarchie entre les principes, l’incapacité à penser politiquement autrement qu’à court terme.

Lorsqu’elle est interrogée sur la cohérence de sa ligne, sur les contradictions entre discours nationaux et votes européens, Marine Le Pen esquive systématiquement le terrain idéologique. Elle justifie, contextualise, relativise, mais ne définit jamais ce qu’elle est. Elle va même jusqu’à lâcher cette phrase révélatrice, « je n’aime pas la facilité de droite ». Tout est dit. La droite n’est plus pour elle un héritage intellectuel, une tradition politique, une vision du monde, mais un embarras rhétorique, presque une faute de goût.

Cette dérive prend une tournure plus inquiétante lorsqu’elle s’en prend directement à CNews elle-même. Accusant la chaîne de « faire des amalgames », elle reprend mot pour mot le vocabulaire forgé par l’antiracisme institutionnel. Elle insiste sur la nécessité de distinguer islamisme et islam. Sur le plan conceptuel, la distinction peut être défendable. Sur le plan politique, et dans le contexte français, elle sert surtout depuis trente ans à interdire toute analyse globale. En adoptant ce lexique, Marine Le Pen ne clarifie rien, elle désarme le débat. Elle parle la langue de ceux qui ont précisément contribué à rendre la question imprononçable.

Ce point est essentiel. Comme l’avait montré Alain de Benoist dès les années 1980, le pouvoir ne se joue pas seulement dans les institutions, mais dans le langage. Celui qui adopte la grammaire morale de son adversaire a déjà perdu la bataille métapolitique. En dénonçant les « amalgames », Marine Le Pen s’inscrit dans un cadre discursif qui nie toute approche civilisationnelle, toute réflexion sur les structures profondes, au profit d’une gestion fragmentaire des symptômes.

Tout au long de l’entretien, la question identitaire est soigneusement contournée. Marine Le Pen parle du peuple, de la République, de la souveraineté, mais jamais de l’identité comme réalité historique, culturelle, anthropologique. Dès qu’elle est frôlée, la réponse est défensive, presque nerveuse. Elle répète qu’il ne faut surtout pas « stigmatiser », qu’il faut éviter toute « confusion ». La pensée devient suspecte dès qu’elle relie les faits. On retrouve ici ce que Guillaume Faye appelait la politique de l’évitement, ce moment où une droite prétend gouverner sans nommer ce qui structure le réel.

Cette hostilité quasi réflexe à toute démarche identitaire marque une rupture nette, non seulement avec l’héritage de Jean-Marie Le Pen, mais aussi avec les attentes croissantes d’une partie de l’électorat. Là où Éric Zemmour assume une ligne explicitement civilisationnelle, enracinée dans une lecture longue de l’histoire française, Marine Le Pen s’enferme dans un populisme gestionnaire, réduit à la défense du pouvoir d’achat et à une conception procédurale de la nation.

Son attitude corporelle durant l’entretien confirme ce diagnostic. Elle cherche ses mots, multiplie les rictus, paraît tendue, parfois absente. Rien de la maîtrise tranquille d’une femme d’État sûre de sa ligne. On sent une candidate sur la défensive, inquiète de déplaire, soucieuse de rester dans un couloir médiatiquement autorisé de plus en plus étroit. Cette fébrilité n’est jamais un bon signe. Elle trahit une dissociation entre le discours tenu et les convictions profondes.

La fin de l’entretien, consacrée à ses ennuis judiciaires et à Jordan Bardella, ne fait que renforcer cette impression. Marine Le Pen se présente en victime du système, en combattante résiliente, mais toujours sans jamais articuler un projet de civilisation. Le pouvoir apparaît comme une fin en soi, non comme l’instrument d’un redressement historique. Gouverner, oui. Transformer, non.

Ce que révèle cet entretien, au fond, c’est que Marine Le Pen a fait un choix stratégique clair. Celui d’un populisme sans doctrine, espérant qu’à force de lisser son discours, d’adopter la langue de ses adversaires et d’évacuer toute conflictualité identitaire, elle finira par franchir le seuil du pouvoir. C’est peut-être efficace à court terme. À long terme, c’est une impasse.

Car une nation ne se redresse pas avec des éléments de langage. Elle se redresse avec une vision, une hiérarchie de valeurs, une fidélité assumée à ce qu’elle est. Sur ce terrain, Marine Le Pen a déserté. Et elle l’a fait, ironie cruelle, sur le plateau même de la chaîne qui lui a offert une visibilité et une légitimité politiques.

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mardi, 23 décembre 2025

La haine contre Noël : le nouveau dogme d’une gauche qui se déteste

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Balbino Katz

La politique, ces jours-ci, se ralentit, s’alanguit, semble retenir son souffle. Les grandes machines institutionnelles tournent à vide, les mots usés ne mordent plus sur le réel. Dans ces périodes d’atonie, on peut presque faire confiance aux histrions de gauche pour créer des conflits là où il ne devrait pas y en avoir, comme si la discorde tenait lieu d’activité intellectuelle de remplacement.

Ce matin, à la table de ma cuisine, entre deux gorgées de café, je parcourais Libération. Je suis tombé sur un texte signé par Paul B. Preciado, écrivain trans présenté par le journal comme philosophe. L’auteur fut autrefois une femme avant de décider qu’il était un homme. Ce fait, en soi, n’appellerait aucun commentaire s’il ne devenait la clé de voûte d’un système de pensée entier, projeté ensuite sur le monde comme une grille d’interprétation universelle.

L’article s’en prend à Noël. Le ton n’est ni celui d’une critique mesurée ni celui d’une analyse culturelle. Il s’agit d’un réquisitoire. Certaines remarques pourraient pourtant être partagées sans peine. La marchandisation excessive de la fête, son formatage par l’industrie culturelle américaine, la réduction de rites anciens à des objets de consommation, tout cela mérite d’être dit et l’a déjà été, souvent avec plus de finesse. Le cœur du texte n’est pas là.

Ce qui frappe, c’est l’acharnement à faire de Noël un objet intrinsèquement coupable. Pour Preciado, la fête serait un culte chrétien et nationaliste de la famille, un dispositif d’oppression, une mise en scène normative destinée à écraser les identités dissidentes. On retrouve ici la mécanique bien rodée de la déconstruction sociale, qui consiste à nier l’existence d’une norme commune pour la remplacer par une mosaïque de singularités sacralisées.

C’est à cet endroit précis qu’apparaît l’idée centrale, trop souvent laissée dans l’ombre, celle de la norme majoritaire conçue comme maladie. Le terme de « normopathe », employé sans la moindre hésitation, mérite qu’on s’y arrête. Il dit plus que de longs discours. Être conforme à l’ordre humain majoritaire, partager les traits, les habitudes, les structures familiales et symboliques de la majorité, ne relève plus du simple fait anthropologique. Cela devient une pathologie. La normalité est médicalisée, psychologisée, criminalisée presque. L’écart n’est plus un accident ou une épreuve, il devient une supériorité morale. La majorité, elle, est sommée de s’excuser d’exister.

Dans cette logique, l’infirmité disparaît comme réalité tragique pour être rebaptisée « diversité fonctionnelle ». Le mot soigne la blessure en niant son existence. La biologie cesse d’être un fait pour devenir une opinion parmi d’autres. Est femme celui ou celle qui se dit femme, est homme celui ou celle qui se dit homme, indépendamment de toute réalité charnelle. Le langage prétend commander au réel, et le réel, lorsqu’il résiste, est accusé de violence. La norme, autrefois cadre commun, devient l’ennemi.

Les formules employées par l’auteur finissent par dévoiler la nature profonde de son propos. Noël serait « la cruauté de classe, la violence de genre et sexuelle déguisée en cadeau sous le sapin ». Il irait jusqu’à devenir « l’inceste transformé en fête enfantine ». Puis vient l’aveu central, celui qui éclaire l’ensemble du texte, lorsqu’il écrit que, pour les personnes queer ou trans chez les chrétiens, Noël serait le moment du grand reniement de soi. La fête serait intrinsèquement raciste, patriarcale, nationaliste, binaire, commerciale et anti-écologique. Le mot intrinsèquement revient comme un marteau, signe qu’aucune rédemption n’est possible.

Ce texte, en vérité, ne parle pas de Noël. Il parle d’une haine intérieure projetée sur le monde. Il exprime le rejet d’un héritage, d’une continuité, d’un ordre symbolique qui rappelle que l’homme ne se crée pas seul. Or Noël, précisément, rappelle cela. Il rappelle la filiation, la transmission, la famille imparfaite mais réelle, le temps long qui précède et dépasse l’individu.

Noël, pourtant, ne se laisse pas enfermer dans la seule identité chrétienne que ses adversaires lui reprochent. La fête plonge ses racines bien plus profondément, dans notre spiritualité la plus ancienne. Bien avant le christianisme, les peuples d’Europe célébraient le solstice d’hiver, ce moment où la nuit atteint son point extrême avant de céder lentement la place au jour renaissant. Ce basculement cosmique, discret mais décisif, était vécu comme une promesse. On se rassemblait autour du feu, on partageait le pain, on conjurait l’obscurité par des rites simples et charnels. Le christianisme n’a pas effacé cet héritage, il l’a recueilli, baptisé, intégré dans son propre récit. C’est pourquoi Noël parle encore à tous, au-delà des croyances et des dogmes. Il touche une mémoire plus ancienne que les idéologies, une mémoire du corps et du monde.

C’est précisément cette profondeur qui le rend insupportable à ceux qui se sont mis en guerre contre toute forme de continuité. Quand on se déteste au point de vouloir ne plus être ce que l’on est, on finit par haïr tout ce qui rappelle l’ordre dont on est issu. La norme devient une offense, la tradition une violence, la lumière un scandale. Noël, dans ce regard tordu, n’est plus une célébration. Il devient un ennemi.

Source : Breizh.info cliquez ici

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mardi, 16 décembre 2025

Israël, la droite européenne et l’erreur d’adversaire

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Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées

Mon salon est envahi, non par la hauteur, mais par la longueur. Un mètre cinquante de livres non lus court le long d’un meuble bas, comme une digue trop courte face à la marée montante. Des ouvrages achetés avec cette confiance naïve dans le temps long qui caractérise encore ceux qui lisent. L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, Commander en opérations y côtoie une Histoire du blé en Argentine ou Les métamorphoses de Jérôme Fourquet, posé là comme un rappel méthodique de ce que devient une société lorsqu’elle se transforme sans se comprendre. C’est dans ce décor paisible que j’ai suivi sur X, cette agora électrique où la réaction précède toujours la réflexion, les suites l’entretien de Nick Fuentes avec Piers Morgan que j’avais écouté sur la dune de Lechiagat.

L’échange, en lui-même, n’avait rien d’exceptionnel. Un jeune polémiste américain, à la parole abrupte, face à un journaliste britannique rompu à l’art du tribunal médiatique. Le dispositif est connu, presque mécanique. Ce qui retient l’attention se situe ailleurs, dans ce que l’entretien a libéré ensuite, une série de réactions révélatrices d’un malaise plus ancien. Une question refoulée est revenue au premier plan, celle du rôle joué par certaines organisations juives occidentales dans le désarmement moral, juridique et politique des sociétés européennes et nord-américaines.

Le propos de Nick Fuentes pèche par excès de simplification. Il confond des organisations avec un peuple, et un peuple avec une essence intemporelle. Or la politique ne se laisse jamais enfermer dans ce type de raccourci. Elle est affaire d’institutions, de générations, de ruptures internes. Cela dit, le fond de la mise en cause ne surgit pas du néant. Depuis plusieurs décennies, des organisations juives influentes ont assumé un rôle moteur dans la promotion d’un universalisme juridique, d’un antiracisme militant et d’une immigration de masse présentée comme horizon moral indiscutable.

Il convient toutefois de rappeler un fait souvent oublié. La droite radicale française s’est ralliée au sionisme à partir de 1956, dans le contexte conjugué de la crise de Suez et surtout de la guerre d’Algérie. Ce rapprochement ne procédait ni d’un idéalisme particulier ni d’une fascination culturelle, encore moins d’une réflexion linguistique ou civilisationnelle. Il s’enracinait dans une hostilité commune au monde arabo-musulman, perçu alors comme un bloc hostile, insurgé et soutenu par les puissances adverses de la France. Israël apparaissait comme un allié objectif, un État occidental en armes, engagé dans un combat frontal contre les mêmes forces, assumant sans fard la violence politique, la guerre préventive et la défense de ses frontières. Cette convergence d’intérêts, nourrie par l’expérience algérienne, a structuré pendant près de deux décennies une alliance de fait entre milieux nationalistes français et organisations juives, alliance qui perdura jusque dans les années 1970 avant de se déliter sous l’effet des recompositions idéologiques de l’après-68.

Ce lien n’a pas été rompu par la droite française. Il a été progressivement détruit par le militantisme de gauche des organisations juives occidentales, notamment françaises et plus encore dans les décennies suivantes. Les élites issues directement de la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, celles pour qui la défense communautaire constituait la raison d’être première de ces organisations, ont progressivement cédé la place, à partir des années 1980, à une nouvelle génération. Celle-ci, clairement engagée à gauche, a déplacé le centre de gravité de ces structures. La lutte contre l’antisémitisme réel s’est muée en combat idéologique permanent contre toute affirmation identitaire européenne. En France, cette mutation s’est traduite par une obsession quasi exclusive, la délégitimation du Front National, devenu le repoussoir commode d’un antifascisme d’appareil, souvent déconnecté des réalités sociales et démographiques du pays.

Je situe personnellement le point de bascule au 9 décembre 1979, lors de l’attaque du XIVe colloque du GRECE à Paris. J’y étais. Ce jour-là, quelque chose s’est brisé. Il ne s’agissait pas d’un simple incident militant, mais d’un signal politique clair. Pour la première fois, une partie organisée du monde associatif juif assumait publiquement la criminalisation d’un courant intellectuel européen qui ne lui était ni hostile ni antisémite, mais simplement dissident. Ce moment marque, à mes yeux, la rupture définitive entre une droite française longtemps favorable à Israël et des organisations qui avaient choisi de s’inscrire dans une logique de combat idéologique de gauche.

Le danger apparaît lorsque cette critique institutionnelle glisse vers une dénonciation indistincte. Confondre ces organisations avec les Juifs en tant que peuple vivant relève de l’erreur de diagnostic. C’est là que la colère devient stérile. Les organisations juives occidentales ne représentent plus, depuis longtemps, l’ensemble du judaïsme réel, celui des familles, des croyants, des individus ordinaires. Elles incarnent une idéologie, figée dans un univers moral hérité de l’après-guerre, prolongé artificiellement dans un monde qui a changé de nature.

Plus encore, cette confusion empêche de voir l’essentiel, l’État d’Israël, engagé dans un combat d’un tout autre ordre. Israël vit déjà ce que l’Europe refuse encore de nommer, un affrontement démographique, culturel et sécuritaire où le droit abstrait cède devant la nécessité vitale. En ce sens, Israël n’est pas un acteur périphérique de notre histoire, mais un miroir avancé, parfois gênant, de ce qui attend les nations qui ont renoncé à se penser comme telles. Ce que les Européens se refusent à admettre, les Israéliens le vivent chaque jour, sans fard, sans illusion juridique.

En Bretagne, cette réalité n’a jamais été perçue avec hostilité. Elle a longtemps suscité une admiration discrète. Le miracle de la renaissance de l’hébreu moderne y a été vu comme une marche à suivre, un exemple concret pour notre propre langue nationale, reléguée, contenue, folklorisée. Il existait, dans cette pointe occidentale de l’Europe, une compréhension instinctive de ce que signifie survivre comme peuple lorsque l’État vous nie ou vous dissout.

C’est dans ce contexte qu’il faut rappeler la lettre adressée en 1967 par Olier Mordrel au président du Conseil de l’État juif, à la suite de la guerre des Six Jours. Le texte, marqué par son époque et par le parcours de son auteur, exprimait une admiration sans détour pour la capacité d’Israël à assurer sa survie politique et militaire. Mordrel y voyait, avec les mots de son temps, une leçon pour d’autres peuples niés dans leur existence. On y lit moins une hostilité à l’autre qu’une angoisse de la disparition, et la conviction que les peuples ne survivent que lorsqu’ils se rassemblent, se nomment et se défendent.

Ce document rappelle simplement qu’il a existé, et qu’il existe encore, une lecture européenne du destin juif qui ne passe ni par la culpabilité perpétuelle ni par l’hostilité systématique. Cette lecture s’oppose frontalement aux simplifications actuelles, où l’on préfère désigner des coupables globaux plutôt que d’analyser les idéologies à l’œuvre.

C’est ici que la ligne défendue par Jared Taylor et son association American Renaissance mérite d’être évoquée. Non comme une orthodoxie, mais comme une stratégie intellectuelle. Taylor a toujours estimé que le seul moyen de sortir de l’affrontement stérile consistait à convaincre les Juifs, que la survie des peuples européens n’est pas contradictoire avec la leur. Cette position, souvent caricaturée, refusait au moins la facilité du ressentiment et de l’essentialisation.

En refermant l’ordinateur, mon regard revient à ces livres alignés sur le meuble. Des récits de navigation, de cycles agricoles, de transformations démographiques. Ils rappellent une évidence que notre époque feint d’ignorer. Les peuples disparaissent rarement sous les coups de leurs ennemis déclarés. Ils s’effacent lorsqu’ils se trompent de diagnostic, de langage et d’adversaire.

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