jeudi, 19 février 2026
Lynchage à Lyon, émeutes à Buenos Aires : quand la violence se drape dans le Bien

Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marée
À Buenos Aires, ces jours-ci, les rues grondent. La veille du vote de la nouvelle loi sur le travail, les syndicats ont sorti les tambours, les fusées, les barres de fer, les slogans saturés de colère. On a vu des vitrines éclater, des poubelles flamber, des silhouettes encagoulées courir dans la fumée des gaz. La violence syndicale, ici, appartient presque au décor. Elle est une langue politique parmi d’autres. Elle vise l’État, elle vise une réforme, elle vise un rapport de force. Elle ne cherche pas à exterminer un homme, elle cherche à peser sur un texte.
De l’autre côté de l’Atlantique, en France, nul ne s’en étonne vraiment. Nous connaissons cette dramaturgie. Les agriculteurs retournent les panneaux, les ouvriers bloquent les raffineries, les marins-pêcheurs incendient des pneus sur les quais. C’est une violence contre une décision, contre une autorité, contre un système économique. Elle peut être brutale, elle peut être excessive, elle peut être condamnable, mais elle demeure inscrite dans une logique de négociation. Elle ne nie pas l’humanité de l’adversaire. Elle l’affronte.
Ce qui s’est produit à Lyon relève d’un tout autre registre.
Un jeune homme de vingt-trois ans, Quentin, étudiant en mathématiques et en finance, militant identitaire, a été rattrapé, frappé, jeté à terre, roué de coups par un groupe d’hommes dont les visages étaient pour la plupart dissimulés. Les images, les témoignages, les premiers éléments judiciaires parlent de coups répétés, portés à plusieurs, d’un acharnement qui dépasse la simple échauffourée. On a d’abord parlé de « rixe », mot commode qui suggère une symétrie. Puis la réalité s’est imposée, celle d’un lynchage.
Dans les heures qui ont suivi, la classe politique s’est divisée entre condamnations solennelles et prudences lexicales. Certains ont rappelé qu’en République aucune cause ne justifie que l’on tue. D’autres ont aussitôt déplacé la focale, invoquant la nécessité de ne pas amalgamer, de ne pas politiser, de ne pas instrumentaliser. La mécanique est connue. Elle fonctionne depuis des années.
Car l’affaire Quentin ne surgit pas dans un désert.
À Lyon, depuis longtemps, l’ultragauche et l’ultradroite se toisent, s’invectivent, se provoquent. Des groupuscules dissous renaissent sous d’autres noms. Des militants d’extrême gauche ont été mis en cause ces dernières années pour des violences en réunion, pour des agressions ciblées, pour des entraînements au combat de rue. Certains ont revendiqué, au grand jour, leur proximité avec des formations politiques parlementaires. Des tribunes ont été signées pour défendre ces organisations au nom de l’antifascisme, présenté comme une vertu supérieure à la légalité ordinaire.
On peut tout à fait admettre que l’ultradroite elle aussi a son histoire de violences. La lucidité exige de ne rien nier. Mais il faut regarder en face la spécificité de la violence au service du Bien.
La violence syndicale de Buenos Aires vise un texte de loi. La violence antifasciste, lorsqu’elle dégénère en lynchage, vise une personne désignée comme incarnation du Mal. Quentin n’était pas un ministre, pas un chef de parti, pas un stratège. Il était un jeune homme pieux, engagé, convaincu, et, pour certains, cela suffisait à le transformer en ennemi moral. L’ennemi moral, dans l’histoire moderne, n’est plus un adversaire. Il est un obstacle à supprimer.
C’est là que l’on retrouve un vieux schéma, celui de la purification.
Les purges staliniennes, les déportations de koulaks, l’élimination des « éléments hostiles » procédaient d’une même logique. Pour faire advenir l’homme nouveau, il fallait liquider l’homme ancien. L’idéologie offrait la légitimation. Le Bien justifiait le coup. Le camp se définissait comme porteur de l’Histoire, et l’Histoire n’a pas de scrupules.
Il serait excessif d’assimiler mécaniquement les antifas lyonnais aux commissaires du NKVD. L’échelle n’est pas la même, le régime n’est pas le même, le contexte n’est pas le même. Mais la matrice anthropologique, elle, interroge. Lorsque l’adversaire est défini comme fasciste par essence, comme menace existentielle, comme incarnation du Mal absolu, alors la violence n’est plus un dérapage. Elle devient un devoir.
Ce qui trouble davantage encore, c’est l’écosystème.
Des responsables politiques ont publiquement qualifié certaines organisations violentes d’« alliées ». Des députés ont appelé à se ranger derrière leurs bannières. Des tribunes ont dénoncé leur dissolution comme une atteinte à la liberté. Même après des condamnations judiciaires pour violences volontaires, les gestes de solidarité n’ont pas manqué. Tout cela ne prouve pas une instruction donnée pour frapper. Cela crée un climat.
Un climat où l’on relativise les atteintes aux biens, les intrusions, les blocages, au nom de la justesse de la cause. Un climat où l’on explique que la vraie menace est ailleurs, toujours ailleurs. Un climat où la violence dite progressiste bénéficie d’une compréhension que l’on n’accorderait jamais à son miroir inverse.
Je ne peux m’empêcher une pointe de schadenfreude à l’égard de ceux qui, depuis des années, théorisent la violence symbolique comme outil légitime de lutte. Mais cette ironie s’arrête net lorsqu’apparaît le visage d’un jeune homme allongé dans une chambre d’hôpital, recevant les derniers sacrements. La théorie s’efface devant la mort.
On objectera que la France a déjà connu des morts de droite et des morts de gauche. C’est exact. Mais il est permis de se demander si, pour une fois, un mort classé à droite obligera le pays à regarder sans asymétrie la question de la violence politique. Depuis trente ans, le privilège rouge a souvent joué à plein. Les violences commises au nom du progrès, de l’antiracisme, de l’antifascisme ont bénéficié d’une indulgence relative, d’un traitement médiatique atténué, d’un soupçon systématique jeté sur les victimes.
Quentin n’était ni un chef de milice ni un stratège subversif. Il était un jeune militant, parmi d’autres, convaincu que l’université devait rester un lieu où l’on peut contester une conférence sans risquer sa vie. Il est mort dans une rue de Lyon, loin des grandes tribunes, loin des slogans, loin des studios de télévision.
La violence politique n’est jamais neutre. Elle est toujours le symptôme d’une maladie plus profonde. Lorsqu’un camp estime qu’il incarne à lui seul le Bien, la République, l’Histoire, il n’a plus besoin d’arguments. Il lui suffit de désigner les entités biologiques à éliminer, comme un avorteur liquefie un foetus.
À Buenos Aires, les syndicats frappent l’État pour préserver leurs intérêts matériels. À Lyon, des militants ont frappé un homme parce qu’il incarnait une opinion jugée illégitime. La première violence est transactionnelle. La seconde est existentielle.
Si la France veut éviter la bascule, elle devra accepter une règle simple, mais exigeante : aucune cause ne vaut qu’on nie l’humanité de l’adversaire. Aucune idéologie ne mérite qu’on ferme les yeux sur ceux qui frappent en son nom. La justice dira les responsabilités individuelles. Reste à savoir si la société, elle, saura regarder ses responsabilités collectives.
Article paru sur Breizh-Info (cliquez ici)
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