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dimanche, 13 septembre 2026

Nous les Français !

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Victor Lefebvre

Qu’est-ce qui relie encore les Français ? En 1984, dans l’introduction au premier volume des Lieux de mémoire, Pierre Nora diagnostiquait la « fin des sociétés-mémoires », « un basculement de plus en plus rapide dans un passé définitivement mort, la perception globale de toute chose comme disparue, l’arrachement de ce qui restait encore de vécu dans la chaleur de la tradition ». Près d’un demi-siècle plus tard et à l’approche d’une élection présidentielle incertaine, nul besoin d’être grand clerc pour constater les lignes de fracture de la société française. « À force d’atomisation de la société, d’hyper-individualisme, de polarisation du débat public, les Français sont incapables de faire émerger ce “nous” majoritaire et de l’accepter [...] Le grand récit national s’est effrité en une multitude de récits parallèles, parfois concurrents, voire franchement incompatibles », fait observer Gérald Andrieu en ouverture de l’ouvrage collectif Nous les Français, saisissant tableau de la France d’aujourd’hui en cent exemples illustrés.

Cartographie du minuscule

Comment retrouver du commun et du collectif dans un pays sécularisé, désenchanté, gagné par le déclinisme, éclaté en une myriade de croyances, de goûts, de pratiques et de rituels ? En cartographiant « le minuscule pour tenter de montrer le majuscule », répondent Andrieu et ses cinq coauteurs. Pari réussi. Du succès de la romantic fantasy à la démocratisation du libertinage, en passant par l’engouement pour le cinéma d’horreur et le true crime ou par la sociologie de la doudoune sans manches, Nous les Français propose une précieuse radiographie des pratiques culturelles d’un peuple moins dépolitisé qu’il en a l’air.

C’est l’un des postulats du livre : contrairement à ce que pourraient laisser penser les niveaux record d’abstention observés lors des récents scrutins, les Français restent un peuple « éminemment politique », avide d’engagement citoyen et de lien social. Un exemple : le secteur associatif a connu un essor inédit au cours des deux dernières années, portant le nombre de bénévoles à 12,5 mil- lions, soit près d’un quart de la population française adulte.

Passions contradictoires

Certains chiffres sont en revanche plus préoccupants : 12% des résidents des établissements d’hébergement pour personnes âgées déclarent n’avoir reçu aucune visite de leur famille au cours de l’année écoulée – soit près de 84.000 personnes –, le marché des substances illicites a augmenté de 189% entre 2010 et 2023, le niveau de souffrance psychique n’a jamais été aussi élevé dans notre pays, le fossé idéologique entre les attentes des Français et les votes de leurs élus atteint en moyenne 38 points, tous sujets et partis confondus. Mais le livre dirigé par Gérald Andrieu fonctionne comme un exercice de catharsis collective, une mise au jour subtile de ce qui nous anime en tant que peuple.

Citons une dernière tendance : jamais la France n’a été aussi « américanisée » dans ses pratiques culturelles (Coca-Cola représente près de 50% des ventes de sodas en 2025, les blockbusters hollywoodiens totalisaient 90% des entrées réalisées par les douze longs métrages les plus populaires en salles l’an passé)... ce qui n’empêche pas 73% de nos concitoyens de ne plus voir dans les États-Unis un allié de la France. Au fond, peut-être est-il rassurant de constater que l’esprit du peuple français, qui cultive l’art du paradoxe mieux que n’importe quel autre peuple, n’a guère varié.

Nous, les Français, sous la direction de Gerald Andrieu, J.L Cassely, L Coromines, F. Dedieu, L. Dupont et R. Llorca, Robert Laffont ed., 224 p., 25€

Source : Journal du dimanche 13/9/2026

09:50 Publié dans Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |

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