jeudi, 05 novembre 2026
L’étrange destin de Françoise Dior
La vie de Françoise Dior eut tout d’un roman : scandales, passions, engagements politiques et fréquentations sulfureuses. Son parcours tumultueux n’est pas sans rappeler celui de certaines sœurs Mitford ou encore de Gabrielle Chasnel, mieux connue sous le nom de Coco Chanel, qui entretint une liaison avec un baron allemand et collaborateur des SS, Walter Schellenberg, sous le nom de code « Westminster ». Entre mondanités, provocations et convictions radicales, Françoise Dior incarna à sa manière une époque où les frontières entre aristocratie, politique et transgression se révélaient particulièrement poreuses.
Par Rémi Tremblay
D’entrée de jeu, tout article consacré à Françoise Dior doit commencer par une rectification : Françoise ne fut ni la fille ni l’héritière du célèbre couturier Christian Dior, dont le nom demeure associé aux parfums et à la haute couture, mais sa nièce. Ajoutons que plusieurs journalistes et historiens n’hésitèrent pas à exagérer son rôle au sein de la mouvance d’extrême droite, une influence qui demeura somme toute relativement secondaire.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le couturier Christian Dior, qui commençait alors dans le métier, était particulièrement apprécié des épouses d’officiers allemands. Après la guerre, la marque Christian Dior obtint la création de sa propre maison de couture et mit de l’avant Ginette Dior, sa sœur cadette. Durant l’Occupation, celle-ci avait participé au réseau F2, un mouvement de résistance franco-polonais. Arrêtée, elle avait été internée par les Allemands au camp de Drancy avant d’être déportée à Ravensbrück.
Françoise Dior, quant à elle, était la fille de Raymond Dior, frère de Christian, collaborateur du Crapouillot et auteur socialiste. Raymond Dior était toutefois davantage un populiste qu’un socialiste au sens strict : farouchement hostile à l’establishment, il dénonçait à l’instar d’Henri Coston le pouvoir des « deux cents familles » qui, selon lui, dirigeaient la France. Il épousa Madeleine Leblanc en 1925, et Françoise naquit de cette union le 7 avril 1932.
Quelques biographes avancèrent cependant qu’elle serait née d’une relation adultère avec un aristocrate hongrois du nom de Valentin Balla. Cette version, qui tendait à la dissocier de sa famille paternelle, fut notamment reprise par certains écrivains dans le but de lui contester son appartenance à la famille Dior.
Françoise Dior épousa en avril 1955 le comte Robert-Henri de Caumont-La Force, un aristocrate que certains décrivirent comme alcoolique, voire homosexuel, selon Savitri Devi. Une fille naquit rapidement de cette union : Christiane, ainsi prénommée en hommage à Christian Dior, décédé onze jours avant sa naissance. Ce mariage contribua à faire connaître Françoise dans les milieux aristocratiques. Installée en France, la famille de Caumont-La Force revendiquait des droits sur le trône de Monaco, en vertu de ses liens de parenté avec la branche Grimaldi. Des querelles dynastiques auraient d'ailleurs contribué à écarter Robert-Henri au profit de son frère Jean, qui devint prince de Monaco.
Le mariage fut malheureux et se termina par un divorce en 1960, sur fond d'infidélités de Françoise.
Son amant de l'époque était le diplomate suédois Ragnar Kumlin, de trente-cinq ans son aîné. Ancien proche d'Hermann Göring, celui-ci continua, malgré la défaite du Reich, à professer des convictions national-socialistes. C'est lui qui initia Françoise Dior à ce qu'il était alors convenu d'appeler la « question juive ».
Elle commença alors à s’intéresser davantage à la politique et au national-socialisme. Lectrice de Rivarol, elle y publia une annonce afin de recruter des nationaux-socialistes susceptibles d’encadrer un futur parti. Son projet visait notamment à favoriser une union pan-aryenne, sans exclure d’éventuelles alliances avec les musulmans contre les Juifs.
Dior tenta de fédérer les différents groupuscules d’extrême droite ainsi que les organisations anticommunistes. Elle se rapprocha notamment du Parti prolétarien national-socialiste de Jean-Claude Monet, neveu du peintre Claude Monet. Cette organisation n’était toutefois qu’une coquille vide qui, selon Franck Buleux, servait aux Renseignements généraux à embrigader et à ficher les éléments les plus radicaux (1).
Dior apporta également un soutien financier à la Jeune Légion d’Attaque et à son journal, Attaque. Sa réputation de Führerin ne tarda pas à faire les manchettes, tandis que la presse contribuait à la diaboliser.
Les réponses à ses appels furent néanmoins peu nombreuses. Elle put surtout compter sur d’anciens membres de la division Charlemagne, qui lui permirent d'intégrer la World Union of National Socialists (WUNS). En août 1962, une réunion de l'organisation se tint dans les Cotswolds, en Angleterre, réunissant 27 délégués de neuf pays. Savitri Devi y représenta la France, ainsi que la Fédération ouest-européenne, dirigée par Yves Jeanne, ancien de la division Charlemagne et proche de Dior (2). Cette dernière devint par la suite responsable des relations internationales de la WUNS.
Déçue par le manque de réceptivité des Français pour le national-socialisme, elle observait avec intérêt l'évolution du mouvement national-socialiste britannique, qui semblait connaître un essor sous l'impulsion de Colin Jordan et de John Tyndall.
Voulant participer à ce mouvement qui prenait de l’ampleur, elle se fiança d'abord à Tyndall, un jeune militant blond aux allures nordiques, alors âgé de 28 ans. Bien qu'indésirable sur le territoire britannique, elle se rendit en Angleterre dans le but d'épouser ce jeune cadre national-socialiste. À son arrivée, toutefois, Tyndall se trouvait en prison. Désireuse d'obtenir un passeport britannique, elle se tourna alors vers Colin Jordan.
Le mariage fut célébré le 5 octobre 1963, d'abord civilement pendant que des milliers d’antifas s’égosillaient à l’extérieur, puis le lendemain au cours d'une cérémonie empreinte de décorum national-socialiste. Les époux utilisèrent un exemplaire original de Mein Kampf et se firent une incision afin de mêler leur sang. La cérémonie fut également ponctuée de chants nazis, dont le Horst-Wessel-Lied.
Ce mariage eut également des répercussions sur le mouvement nationaliste anglais : Tyndall quitta le mouvement après que son chef eut épousé sa fiancée. Entraînant avec lui plusieurs jeunes militants, il délaissa la voie strictement nationale-socialiste au profit d’un nationalisme plus affirmé.
Le mariage périclita rapidement. Séparée dès décembre 1963, Dior demanda ouvertement le divorce en janvier, trois mois seulement après la cérémonie, n’hésitant pas à dénigrer son époux dans les journaux, le dépeignant comme un petit bourgeois de campagne.
Elle retourna en France et s’intéressa à l’occultisme, un intérêt nourri par son amie Savitri Devi, qui tenta de la réconcilier avec Jordan, alors que Dior s’était déjà entichée d’un égyptologue français.
Par souci des convenances et dans l’intérêt de la WUNS, Dior, malgré ses attaques verbales dans les médias, revint en Angleterre pour les élections de 1964, où elle reprit le rôle d’épouse unie aux côtés de Jordan. Le NSM fit alors de l’immigration l’un de ses principaux thèmes de campagne. Dior s’investit activement dans l’agitation-propagande et la mobilisation sur le terrain contre le candidat travailliste Patrick Gordon Walker. Celui-ci fut défait à deux reprises, en 1964 et 1965, notamment à la suite de la campagne acharnée menée par Dior et Jordan contre sa candidature.
À la suite de cet engagement, elle mit sur pied un réseau de cellules plus radicales organisé selon le système des troïkas. Celles-ci passèrent à l’action directe, prenant pour cibles des établissements juifs en Grande-Bretagne, notamment des synagogues et des centres communautaires, auxquels elles s’attaquèrent à l’aide de bombes incendiaires. L’arrestation de deux des terroristes précipita son départ d’Angleterre.
Elle revint en France en 1966, accompagnée de Terry Cooper, le jeune secrétaire de Jordan, alors âgé de 19 ans. Cette liaison permit à Jordan d’obtenir le divorce pour adultère. Peu après son arrivée en France, elle renoua avec son réseau militant français. La justice ne l’avait toutefois pas oubliée : elle dut purger une peine de quatre mois de prison pour avoir apposé des tracts sur l’ambassade britannique à Paris. Ce ne serait pas son dernier séjour derrière les barreaux : elle serait également incarcérée en Angleterre pour sa participation aux attaques contre des synagogues.
Son histoire avec Terry Cooper dura une douzaine d’années. Le couple vécut d’abord dans les îles Anglo-Normandes, où Victor Hugo s’était lui-même réfugié, puis en Normandie. Ils furent complices à bien des égards (3), jusqu’à ce qu’en 1977, Cooper rencontre une autre femme, qu’il épousa par la suite. Pour l’anecdote, durant leur idylle, Cooper écrivit un roman qui fut adapté au cinéma sous le titre Hu-Man, sans que le couple Dior-Cooper soit officiellement crédité au scénario.
Toujours est-il qu’elle multiplia les contacts en Allemagne et en Autriche, où elle rencontra d’anciens nazis ainsi que des militants du NPD. Elle se lança ensuite dans un dernier projet, aussi éphémère que marginal, en rejoignant un front antisioniste auquel participaient également l’éditeur Henri Coston, le fondateur de Jeune Nation, Pierre Sidos, et Marc Fredriksen, de la Fédération d’action nationale et européenne (FANE). Ce projet tourna court et ne semble même pas avoir eu de réelle existence, selon son biographe Franck Buleux.
À l’instar de plusieurs autres nationaux-socialistes français, dont André Tochou et Jean-Claude Monet, elle finit par se détourner de la politique pour se consacrer au mysticisme. Elle s’impliqua notamment dans le cercle René-Guénon et se plongea dans la lecture de la Bhagavad-Gita.
Elle fréquentait également Didier Patte, du mouvement séparatiste normand, l’écrivain Jean Mabire, le guérisseur néopaïen Philippe Sauvage, ainsi que de nombreux autres militants liés au Front national, alors dirigé par Jean-Marie Le Pen, et à des groupuscules plus radicaux. Parallèlement, elle s’intégra à la bourgeoisie normande et tissa des liens avec les élus locaux, s’insérant parfaitement dans ce milieu.
Après le départ de Cooper et la mort de sa fille (4), Dior rejoignit la droite dite respectable, en intégrant le Rassemblement pour la République (RPR) de Jacques Chirac. Elle y rencontra le comte Hubert de Mirleau, membre du GRECE et acteur de l’essor de la Nouvelle Droite, qu’elle épousa en troisièmes noces en 1983.
Le comte de Mirleau se rapprocha par la suite du Front national, et le couple fréquenta le Cercle Montherlant, un cénacle créé par Jacques de Ricaumont et réunissant des aristocrates liés à l’extrême droite, dont beaucoup étaient, à l’instar du célèbre écrivain auquel le cercle devait son nom, homosexuels. Les années nationales-socialistes étaient désormais derrière Dior qui, bien qu’elle arborât encore sa swastika en or, fréquentait le gratin monarchiste, notamment le prince Sixte-Henri de Bourbon-Parme, descendant du roi Philippe V. Selon ses proches, Dior commença également à fréquenter une chapelle catholique parisienne où se côtoyaient la messe tridentine en latin et la liturgie issue du concile Vatican II.
Elle conserva certains contacts avec des militants nationaux-socialistes, mais ceux-ci demeurèrent épisodiques et ne débouchèrent sur rien de concret. Cet engagement appartenait désormais largement au passé. Elle rédigea toutefois avec son mari La démocratie est-elle une fatalité?, ouvrage publié chez Pardès, une maison d’édition associée à l’occultisme et à la pensée évolienne.
Le comte de Mirleau rejoignit le Front national de Jean-Marie Le Pen en 1985, s’impliquant dans sa structure visant les chefs d’entreprises.
Françoise Dior mourut d’un cancer du poumon en 1993, conséquence directe d'un tabagisme qui l'avait accompagnée toute sa vie.
Dressant le bilan de son existence, Franck Buleux en résume ainsi les constantes : « Son inactivité professionnelle permanente durant la totalité de son existence, sa sexualité débridée et sa psychopathie (son absence d’empathie est permanente) font d’elle un véritable mystère, mais surtout un puits d’égotisme. »
Dior fut-elle réellement nationale-socialiste? Lorsqu’un journaliste, Jacques-Olivier Chattard, lui demanda quels étaient les principes du national-socialisme, elle parla de « défendre sa race », de préserver la pureté de celle-ci, une position minimaliste relevant davatage du racialisme que du national-socialisme per se. Si elle fut véritablement attachée à la défense de la race blanche et à une conception particulière de l’ordre et de la hiérarchie, elle fut d’abord une femme imbue d’elle-même, qui voyait dans la provocation un moyen de se mettre en avant.
Bibliographie :
• Franck Buleux, Françoise Dior ou le crépuscule d’une Walkyrie. Coll. « Le devoir de mémoire », Ars Magna, 2025, 185 p.
• Paul-Louis Beaujour, Colin Jordan, pour la race et la nation. Cahiers d’histoire du nationalisme, no 28, Synthèse nationale, 2024, 302 p. cliquez ici
• Cooper Terry, Death by Dior : Françoise Dior. Dynasty Press, 2013, 264 p.
Notes :
(1) Buleux, p. 71.
(2) Après la mort de George Lincoln Rockwell, la WUNS entra dans une période de léthargie. La Fédération ouest-européenne fut à son tour victime de la répression et dut cesser ses activités, tout comme la section française de la WUNS. En 1964, le Front national aryen, lancé sous l'impulsion d'André Tochou, proche de Françoise Dior et qui aurait entretenu une relation amoureuse avec elle, ne connut qu'une existence éphémère.
(3) Dior invitait souvent des femmes à se joindre à eux dans leurs ébats.
(4) Les 4 et 5 juillet 1978, sa fille Christiane, prénommée ainsi en hommage à son oncle, décéda par suicide. Leur relation aurait été marquée par une dynamique néfaste, faite de sexualité incestueuse, de jalousie et de domination.
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