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dimanche, 08 avril 2018

Ce que les mots veulent dire...

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Claude Bourrinet

Des néologismes tels qu'islamo-fascisme, ou islamo-nazisme, outre qu'ils peuvent rendre un grand service, par amalgame avec la résistance palestinienne, à la civilisation de garde-frontière qui s'est imposée entre le Jourdain et la Méditerranée, jettent sur une partie de la survie politique de ce qui reste de notre nation, si pénible, une lumière flageolante. Il est vrai que ces vocables, comme il est normal dans le champ sémantique de la propagande, servent à empêcher de penser, et sont utilisés comme des armes d'anéantissement de l'adversaire, réduit à l'infâme, avec qui on ne discute pas – si tant est qu'il soit susceptible de dialogue.

On ne tentera pas ici de répondre à cette manipulation linguistique par une enquête sur l'histoire de l'islam, et de son face à face avec un Occident chrétien dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'eut pas toujours la main légère. La prise de Jérusalem, par exemple, en 1099, se termina par le massacre intégral de ses habitants, en comptant les femmes et les enfants, cela va sans dire. Soulignons au passage que là où les musulmans accordaient aux chrétiens un statut de dhimmi, qui est toujours mieux que celui de mort, les Européens interdisaient intégralement sur les territoires qu'ils occupaient toute autre religion que la chrétienne, à l'exception du judaïsme, que l'on tolérait à peine, pour des raisons religieuses (sauf à expulser les Juifs, comme en Espagne, où ils soutinrent jusqu'au bout le colonisateur musulman).

Nous pèserons plutôt ce que l'on entend par « fascisme » ou « nazisme », ce qui n'est pas exactement la même chose.


Souvenons-nous que Karl Popper avait opposé les sociétés « fermées » aux sociétés « ouvertes », ces dernières se prévalant du principe libéral. Il voyait dans les premières une influence de Platon, et de toute une tradition européenne qui plaçait les principes transcendants au-dessus de la vie pragmatique, réduite à l'échelle humblement humaine. Les libéraux, depuis la Renaissance, tentent d'imposer, par l'éducation et la dérision, l'abandon d'un passé pour eux générateur d'idées mortifères fondées sur des absolus, comme la Beauté, l'Héroïsme, la Grandeur etc. Il est évident que la rhétorique « archaïsante » des systèmes « totalitaires » qui venaient d'être vaincus apportaient des arguments à ce programme.

Or, on sait que le fascisme italien n'était pas si clos que certains veulent le faire croire. Non seulement il n'y eut ni camps de concentration, ni de tueries de masse, ni, dans le droit, jusqu'en 1936 (sous la pression des nazis), sinon dans les faits, un racisme déclaré ou vécu (les Italiens, éduqués par le catholicisme, n'étant pas racistes), mais on sait que L’Église catholique constitua un contre-pouvoir assez puissant, et que la vie intellectuelle et artistique y connut une liberté relative qu'on peut rechercher vainement en Allemagne. Il faut comparer le régime mussolinien aux principautés italiennes du moyen-âge dirigées par des condottieri.

En revanche, le régime nazi présente des particularités autres. L'empreinte de Luther y est puissante. On retrouve dans le combat (Kempf) hitlérien des marques vétérotestamentaires : messianisme national, culte du chef (du messie), prophétisme, diabolisation des non-aryens (des goyim, en transposant dans l'univers juif), recherche du bouc émissaire, etc.

Nous ne chercherons pas à savoir si, d'une façon ou d'une autre, ces États dits « totalitaires », ont sauvegardé, comme le prétend Douguine - qui dit la même chose du communisme - des réalités du passé. Personnellement, j'en doute. Si l'on considère en effet l'Allemagne nazie (et non l'Italie fasciste) et le communisme (à l'exception de Cuba - où le seul camp de concentration est Guantanamo!), on y voit une entreprise titanesque de mobilisation générale, d'atomisation des structures traditionnelles (famille, syndicats, partis, solidarités etc.) compensée par une massification des volontés, une « modernisation » de l'appareil productif à marche forcée, une technicisation (appelée en URSS « américanisation ») titanesque, un accroissement des capacités destructrice sans mesure.

Il semblerait alors que ces « totalitarismes » ne soient que l'accentuation hyperbolique de ce qu'est, par essence, l'Occident : une civilisation vouée à la technique, à la science (le racisme étant une application à l'homme de la taxonomie animale, théorie au XIXe siècle), à la puissance, à la conquête, et à la Volonté comme principe générateur d'existence.

On ne voit pas cela dans l'islam.

En revanche, les sociétés dites « ouvertes » partagent bien des traits avec le "totalitarisme", sous une apparence libre, voire libertaire, charliste. Inutile de souligner combien la soi-disant démocratie est un leurre, un système politique et médiatique visant à reconduire des équipes de professionnels qui jouent la comédie de la pluralité. L'argent, l'endoctrinement, les manipulations d'opinion, le népotisme, l'entregent etc. permettent de pérenniser le pouvoir d'oligarques de plus en plus détachés des territoires et du peuple d' « en bas » . De plus, l'individu isolé, mais aussi éclaté, est d'une extrême porosité aux messages de la propagande, aux discours simplificateurs teintés d'émotion, aux emballement médiatiques, aux poisons de la publicité, aux séductions pernicieuses et mortelles de la marchandise, aux ivresses du narcissisme abrutissant, pris pour un exercice hyperbolique de la liberté, aux mensonges et illusions de toutes sortes.

Si bien que la prétention de vouloir réduire l'islam à un « totalitarisme » dont l'on est soi-même une illustration parfaite, tant dans une époque récente (à l'échelle historique) que dans le moment présent, apparaît comme une plaisanterie de mauvais goût.

Il est certain que ce que l'on appelle l'islamisme (le suffixe -isme rengeant ainsi l'islam religieux dans la catégorie des idélogies) est un « totalitarisme ». Mais en quoi diverge-t-il des messianisme destructeurs, qui vinrent d'Occident depuis au moins les Croisades. La « libre » Amérique détruisit quatre millions de vies au Vietnam, contre soixante mille morts américaines, au nom de la « liberté », de l'american way of life, dont l'évangélisme convertisseur est une composante agressive.

En vérité, il n'existe pas de société « ouverte ». Toute civilisation est plus ou moins « fermée ». Et je ne vois pas, en lisant ou en entendant certains propos simplistes, que nous ayons vraiment conscience que nous vivons probablement dans un totalitarisme, sans doute le plus efficace que le monde ait connu, non parce qu'il prospère à partir de l'assentiment de ses membres (c'est le propre des totalitarisme de s'appuyer sur la connivence populaire), mais parce qu'il nous ronge de l'intérieur, et que nous en mourons – je veux dire que notre âme en meurt – sans que nous y prenions garde.

Si l'on voulait chercher un système relativement pourvoyeur de « libertés » (terme à manier avec doigté), il faudrait le trouver dans ce que l'on appelle l'Ancien Régime (en oubliant les balivernes idéologiques des enseignants et la doxa progressiste). Le corps social y était extrêmement divers, composé de groupes unis par leur ancienneté, ordonné en corporations, divisé en « conditions », en particularismes soudés, de métiers, de castes, de provinces, d'appartenances de toutes sortes, caractéristiques qui, au-delà d'une religion commune, octroyaient aux individus une assurance d'être « situés » dans le monde, et une base enracinée d'où ils pouvaient déployer leur singularité, ne serait-ce que par différenciation, contrairement à l'anonymat du capitalisme mondialisé.

23:28 Publié dans Claude Bourrinet, Tribunes libres | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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