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mercredi, 17 juillet 2019

14 Juillet, journée de l’archipelisation

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Propos recueillis dans Le Figaro par Eugénie Bastié

Le Figaro. La fête nationale s’est transformée dimanche en symbole des fractures françaises, entre casseurs sur les Champs-Élysées l’après-midi et violences de certains supporteurs algériens dans la soirée. Le jour d’unité s’est-il transformé en symbole de l’archipelisation ?

Jérôme Fourquet. Effectivement, le 14 Juillet, cette année, a été l’occasion, dans une unité de temps et de lieu (les Champs-Élysées), quasiment théâtrale, d’assister à un précipité des fractures françaises. Le matin, le défilé militaire officiel a été perturbé par des sifflets, qui, s’ils n’étaient pas inédits, établissaient bien la distance qui existe entre le président de la République et une partie de la population française. L’après-midi fut l’occasion de violences de la part de black blocs et « d’ultrajaunes », et le soir, le feu d’artifice traditionnel a été suivi de manifestations de joie bruyantes des Franco-Algériens, accompagnées parfois d’affrontements violents avec les forces de l’ordre. Ce jour de fête nationale, qui puise sa source dans la fête de la Fédération du 14 juillet 1790, a viré en journée de l’archipelisation.

Si même la fête nationale ne rassemble plus, reste-il tout de même des grands événements fédérateurs capables de faire l’unité du peuple français ?

Il y a tout juste un an, la Coupe du monde de football avait permis de façon très éphémère de ressouder les îles de l’archipel français. La chronique de ce début d’été est plus celle d’une France divisée. De grandes mythologies (au sens où l’entendait Roland Barthes) opèrent certes encore en cette période estivale, mais quand on les regarde de plus près, elles laissent apparaître des fissures. Prenons le baccalauréat par exemple, monument national par excellence. Il reste un rite de passage devenu massif avec la démocratisation de l’enseignement. Mais pour la première fois cette année, il a été perturbé par une grève allant jusqu’à la retenue des copies. Un tabou est tombé, et les syndicats se sont vus, eux aussi, dépassés par une base radicalisée. Cela montre bien qu’il n’y a plus un seul secteur de la société qui soit sanctuarisé, à l’abri des fractures.

Autre moment traditionnellement fédérateur : le Tour de France. C’est aussi un monument national, s’inscrivant dans une histoire épique et populaire, qui charrie des souvenirs personnels pour de nombreux Français et qui constitue une splendide vitrine touristique de nos terroirs. Pour toutes ces raisons, les audiences demeurent élevées et près d’un Français sur deux déclare s’intéresser à la course. Mais dans le détail, c’est à peine 40 % pour les générations les plus jeunes, contre 60 % pour les plus plus âgées.

La grande transhumance des départs en vacances, autre mythologie hautement fédératrice depuis les Trente Glorieuses, est également fragilisée. Ainsi, une note de l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès montre qu’un Français sur deux a renoncé plusieurs fois à partir en vacances d’été ces dernières années pour des raisons financières. Ce renoncement touche surtout le bas de la classe moyenne et, fait très significatif, ceux qui se reconnaissent dans le mouvement des « gilets jaunes ». Du fait de la montée en gamme des infrastructures touristiques (remplacement des emplacements pour les tentes et caravanes par des mobile homes dans les campings, « premiumisation » des villages vacances) le ticket d’accès pour les vacances a été sensiblement rehaussé. Les campings se sont transformés en « hôtellerie de plein air », et VVF (Villages Vacances Famille) s’appelle désormais Belambra. Conséquence de cette érosion du tourisme social, le bas de la classe moyenne reste à quai. Dans une société de loisirs où les réseaux sociaux exacerbent la consommation ostentatoire et où partir en vacances fait partie du must have le plus basique, le bas de la classe moyenne qui avait occupé les ronds-points se sent de nouveau mis de côté à l’heure de la grande migration estivale. On le voit donc, les fractures sont multiples : générationnelles, socio-économiques, ethnoculturelles, idéologiques.

Vendredi, des migrants ont pris d’assaut le Panthéon pour réclamer leur régularisation. De telles images n’ont-elles pas sur l’opinion un effet inverse de celui recherché, exaspérant l’angoisse identitaire plutôt que de pousser à l’accueil ?

C’est en effet un autre événement très marquant de l’actualité, à quelques jours de la fête nationale. Ces images sont spectaculaires et le cadre choisi par les activistes est inédit. Mais avec le recul, on constate que la période estivale est marquée depuis plusieurs années maintenant par l’actualité migratoire, qu’il s’agisse des naufrages en Méditerranée, des négociations sur l’accostage des bateaux d’ONG dans les ports européens, de tensions à la frontière franco-italienne ou d’évacuations de camps dans l’est parisien. D’ailleurs, c’est peut-être pour anticiper sur cette actualité saisonnière que le ministre de l’Intérieur a relancé le débat sur les quotas de migrants il y a quelques semaines...

Dans ce contexte, l’affaire de Rugy vient cristalliser l’idée d’une sécession des élites. Cette affaire vous semble-elle grave, quelques mois après la crise des « gilets jaunes » ?

Évidemment, les images des dîners fastueux du ministre de l’Écologie ont eu un effet dévastateur et ont sans doute contribué au regain de mobilisation des « gilets jaunes » dimanche. Cette affaire nourrit dans l’opinion le sentiment d’un décalage entre le vécu des Français et le train de vie d’une caste dirigeante qui semble avoir abandonné la décence. Elle réactive l’imaginaire révolutionnaire déjà très présent depuis la crise des « gilets jaunes », avec l’idée d’une « nuit du 4 Août » qui serait nécessaire pour abolir les privilèges des élus et des hauts fonctionnaires, qui constitueraient la nouvelle noblesse. Elle touche également à la question du consentement à l’impôt, qui fut aussi à l’origine de la révolte des ronds-points.

La bataille d’En marche ! pour la mairie de Paris a aussi marqué l’actualité politique. Les guerres picrocholines du parti présidentiel ne sont-elles pas en décalage avec les fractures françaises ?

La compétition entre les candidats LREM pour Paris est symptomatique de la sociologie macroniste : le parti du président de la République a pléthore de candidats dans les grandes villes (Paris, Lyon) mais peine encore à mailler le territoire et à trouver des candidats dans les villes moyennes. Cela dit bien la forte polarisation de l’électorat du parti présidentiel dans les grandes métropoles.

Le Figaro 16/07/2019

Jérôme Fourquet, L’Archipel français, Éditions du Seuil, 384 pages, 22 euros

08:25 Publié dans Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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