dimanche, 31 mai 2026
Le huitième volume de la Bio Collection : la général Robert E. Lee
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Pourquoi la gauche aime les raves illégales et déteste les banquets français ?
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
À la pointe de Lechiagat, ce matin-là, le vent venait du large avec cette franchise rude qui ne demande l’avis de personne. La mer, grise et dure, montait par nappes sous le ciel bas. Au bout des rochers, quelques goélands tenaient tête aux rafales comme de vieux douaniers du littoral, indifférents aux agitations de Paris, aux fureurs de plateaux, aux circulaires ministérielles, aux petites terreurs morales qui traversent notre époque avec l’air d’avoir inventé la vertu.
Je m’étais arrêté là, face à l’eau, avant de lire coup sur coup deux textes qui, mis ensemble, disent plus sur notre temps que cent colloques sur la liberté. D’un côté, un long plaidoyer de Libération en faveur des free parties, de leurs sound systems, de leurs teknivals, de leurs « teufeurs » persécutés, de leur prétendu modèle égalitaire et autogestionnaire. De l’autre, les enquêtes du Figaro sur les banquets du Canon français, ces repas populaires où l’on mange, boit, chante, parle de terroir, de patrimoine, de vin, de cochonnailles, de pays charnel et de France familière. Dans un cas, l’illégalité devient poésie sociale. Dans l’autre, la convivialité autorisée devient suspecte.
Il y a là un paradoxe apparent. Apparent seulement.
La gauche contemporaine, celle qui a toujours le mot liberté à la bouche et l’interdiction au bout des doigts, se mobilise pour défendre les fêtes musicales illégales, les rassemblements clandestins, les sonos dressées dans la nuit, les foules anonymes piétinant des terrains qui ne leur appartiennent pas toujours. Elle dénonce aussitôt la répression, les violences policières, l’État sécuritaire, l’acharnement préfectoral. Le raveur devient une sorte de maquisard des basses fréquences, un insurgé du caisson, un Gavroche électronique les pieds dans la boue et la tête dans les enceintes.
La même gauche, en revanche, déchaîne ses anathèmes dès qu’un banquet enraciné se tient quelque part. Banquet du Canon français, fête du cochon, repas de terroir, chants à boire, bérets, bretelles, vin du pays, cochonnailles, Marseillaise ou Sardou repris en chœur, aussitôt le soupçon surgit. On cherche l’arrière-pensée. On guette le geste. On extrait quatre secondes de vidéo. On scrute un bras levé dans une foule comme l’inquisiteur d’autrefois inspectait une virgule suspecte dans un missel. Puis l’on demande l’annulation, l’interdiction, la déprogrammation, le boycottage. Au nom du bien, naturellement. Toujours au nom du bien.
Cette manie d’interdire est l’une des pathologies les plus constantes de la gauche morale. Elle ne dit jamais franchement : « Je veux faire taire ce que je hais. » Elle dit : « Je protège. » Elle protège la jeunesse, la République, la diversité, le vivre-ensemble, la dignité, l’espace public, la sensibilité des minorités, la planète, les femmes, les faibles, les lendemains. Sous ce dais de belles paroles, elle avance avec ses ciseaux. Elle coupe, elle censure, elle ferme, elle dénonce, elle harcèle, elle fait pression sur les propriétaires de salles, les maires, les préfets, les assureurs, les employeurs, les annonceurs. La liberté ne l’intéresse que lorsqu’elle sert à désarmer ses adversaires.
Pourquoi cette indulgence pour les raves et cette haine contre les banquets ?
La réponse tient en peu de mots. Les raves ne menacent pas la gauche. Les banquets enracinés, si.
Dans une rave, telle que la célèbre l’imaginaire progressiste, il y a des individus. Beaucoup d’individus. Des corps anonymes, brassés par le son, interchangeables, sans généalogie apparente, sans table, sans place assignée, sans conversation véritable, sans mémoire commune. On ne s’y transmet rien, sinon une vibration. On n’y célèbre aucune lignée, aucun métier, aucun village, aucun saint patron, aucune fidélité. On y gigote devant un mur de sons. On y dissout l’individu dans une masse provisoire, nomade, nocturne, égalitaire par épuisement des formes. C’est l’humanité rêvée par la gauche tardive : mobile, déliée, désaffiliée, sans père, sans clocher, sans héritage, sans épaisseur.
Cette foule-là lui convient. Elle peut la baptiser « autogestionnaire ». Elle peut y voir une avant-garde. Elle peut y projeter ses songes d’horizontalité, de refus de l’autorité, de transgression douce, de fraternité sans racines. Le raveur ne lui demande pas de défendre une patrie. Il ne lui demande pas de respecter une coutume. Il ne lui rappelle pas la vieille France, ni la vieille Bretagne, ni la vieille Europe. Il ne lui présente pas une table dressée, des anciens, des enfants, des chansons, des gestes transmis. Il est une silhouette dans la poussière sonore. On comprend qu’elle l’aime.
Le banquet, lui, est d’une tout autre nature. À table, les hommes cessent d’être des particules. Ils deviennent des convives. Le mot est magnifique. Il vient du latin convivium, le repas pris ensemble, ce moment où manger et boire ne servent pas seulement à nourrir le corps, mais à faire tenir une communauté. Le banquet, dans notre histoire, n’est pas une fantaisie de beaufs attardés. Il est l’une des grandes formes de la sociabilité européenne. On y scelle des alliances. On y honore les morts. On y reçoit les nouveaux mariés. On y célèbre la moisson, le saint patron, la corporation, le régiment, la commune, la victoire, le retour, la promesse.
La France, de ce point de vue, est un pays de tables. Tables de village, tables de famille, tables de conscrits, tables d’anciens combattants, tables de pardons, tables de sociétés de secours, tables de maires, tables de vignerons, tables de chasse, tables d’ouvriers, tables de paysans, tables de notables et tables de pauvres où l’on partageait peu, mais où l’on partageait tout de même. Le Figaro rappelait justement que les banquets traversent toute notre histoire, du Moyen Âge aux grandes agapes républicaines, de la tapisserie de Bayeux aux banquets politiques du XIXe siècle, jusqu’aux repas collectifs de la société civile. La gauche, autrefois, le savait. La campagne des banquets contribua même à faire trembler la monarchie de Juillet.
Ce que la gauche ne supporte plus aujourd’hui, ce n’est pas le banquet en lui-même. C’est le banquet qui lui échappe. Elle adore les grandes tablées lorsqu’elles chantent ses chansons, servent ses causes, recyclent ses éléments de langage, célèbrent ses icônes et portent ses rubans. Elle les exècre lorsqu’elles rassemblent des gens qui n’ont pas honte d’être ce qu’ils sont. Voilà le crime réel du Canon français et des fêtes du cochon. Non pas manger trop gras, boire trop fort ou chanter trop faux. Leur crime est de montrer des Français, souvent jeunes, qui ne demandent pas pardon d’aimer la France charnelle.
C’est cela qui rend fou le petit clergé progressiste. Des jeunes qui ne rêvent pas seulement de Berlin, de festivals subventionnés, de playlists mondialisées et de slogans climatiques en anglais. Des jeunes qui reviennent au vin, au cochon, au fromage, au chant, au drapeau, au village, au patrimoine, aux vieux mots, au rire sonore, au goût de la ripaille. Des jeunes qui trouvent quelque chose à aimer dans ce que l’on avait passé cinquante ans à leur présenter comme ringard, coupable, suspect ou nauséabond.
La gauche liberticide a bien compris le danger. Un individu isolé se gouverne facilement. Une foule sonore se disperse au matin. Un consommateur de fête nocturne rentre chez lui sans avoir fondé grand-chose. Un banquet, en revanche, peut laisser une mémoire. On s’y rencontre. On s’y reconnaît. On y découvre que l’on n’est pas seul. On y voit que d’autres partagent le même dégoût du mensonge, la même fatigue devant l’avilissement, le même désir de continuité. Entre deux verres et trois chansons, un peuple se souvient qu’il existe.
Voilà ce qu’il faut empêcher.
Les attaques contre les banquets ne relèvent donc pas seulement de l’antifascisme de pacotille. Celui-ci fournit la rhétorique, les mots qui tuent, les étiquettes infamantes, les procès par insinuation. Derrière cette mécanique, il y a une peur plus profonde : la peur de voir revenir des formes de sociabilité qui ne doivent rien à la gauche, aux subventions publiques, aux associations agréées, aux officines morales, aux médiateurs culturels, aux sociologues de préfecture. Une table d’hommes libres, même imparfaite, même bruyante, même triviale, même chargée de mauvais goût, est plus dangereuse pour le régime des interdictions qu’une nuit entière de techno dans la boue.
Il faut regarder les images. D’un côté, les rave parties offrent le spectacle de corps juvéniles battus par la cadence, tournés vers les caissons comme vers des idoles noires. La parole s’y dissout. L’oreille s’y soumet. La foule ne chante pas, elle reçoit. De l’autre, les banquets montrent des visages, des tables, des voisins, des verres levés, des chants imparfaits, parfois lourds, parfois admirables, peu importe. Il y a là quelque chose de plus ancien que la politique : la reconnaissance mutuelle.
Or la gauche contemporaine déteste ce qui précède la politique. Elle déteste la famille lorsqu’elle n’est pas recomposée selon ses normes. Elle déteste la nation lorsqu’elle n’est pas réduite à une procédure administrative. Elle déteste la religion lorsqu’elle n’est pas dissoute en vague spiritualité humanitaire. Elle déteste le peuple lorsqu’il vote mal, boit mal, mange mal, chante mal, rit mal. Elle déteste l’enracinement parce qu’il fait obstacle à son vieux rêve : refaire l’homme.
C’est ici que l’on retrouve la grande querelle que Carl Schmitt avait saisie mieux que beaucoup d’autres : toute politique véritable suppose une distinction, un choix, une ligne de partage. La gauche prétend abolir ces lignes au nom de l’humanité, puis elle en trace de nouvelles, plus dures, plus sournoises, plus implacables. Elle ne dit plus ami et ennemi. Elle dit inclusif et réactionnaire, festif et fascisant, émancipateur et nauséabond, populaire et populiste, liberté et haine. La rave est du bon côté parce qu’elle défait. Le banquet est du mauvais parce qu’il relie.
En Bretagne, nous connaissons depuis longtemps cette manie de vouloir nous dire quelles fêtes sont admissibles. Le pardon est pittoresque s’il devient folklore. Il devient suspect s’il redevient foi. La langue bretonne est charmante lorsqu’elle sert à vendre des galettes dans une vitrine touristique. Elle devient inquiétante lorsqu’elle porte une volonté politique. Le cochon est acceptable dans les livres de recettes. Il devient scandaleux lorsqu’il devient signe de continuité populaire. Les mêmes qui parlent sans cesse de diversité ne supportent les différences que neutralisées, empaillées, consommables, vidées de leur puissance.
À la pointe de Lechiagat, le vent ne connaît pas ces précautions. Il passe sur les maisons, les ports, les barques, les chapelles, les cafés, les vieilles pierres. Il rappelle qu’un pays n’est pas une addition d’individus disponibles pour toutes les modes. Un pays est une mémoire attachée à des lieux. Il y faut des tombes, des tables, des métiers, des paysages, des saisons, des nourritures, des fêtes, des querelles, des fidélités. Ceux qui ne comprennent pas cela ne comprennent rien à la liberté.
La vraie liberté n’est pas seulement le droit de danser dans un champ jusqu’à l’aube. C’est aussi le droit de se réunir paisiblement autour d’un repas sans que des commissaires politiques viennent vous examiner l’âme, la fourchette et le bulletin de vote. C’est le droit de chanter faux sans être immédiatement soupçonné de préparer le retour des heures sombres. C’est le droit de boire un verre à une table française sans devoir prouver que l’on n’est pas un monstre. C’est le droit de rire avec les siens.
La gauche a remplacé la liberté par l’autorisation morale. Tout ce qu’elle aime doit être protégé, même quand c’est illégal. Tout ce qu’elle hait doit être interdit, même quand c’est autorisé. Voilà sa jurisprudence réelle. La loi ne compte que lorsqu’elle sert ses passions. L’ordre public devient fasciste lorsqu’il s’applique aux siens. Il devient nécessité républicaine lorsqu’il frappe les autres. Ce deux poids deux mesures n’est pas un accident. Il est son régime ordinaire.
Les banquets du Canon français, les fêtes du cochon, les repas de terroir, toutes ces manifestations pacifiques et parfaitement autorisées disent quelque chose que la gauche ne veut plus entendre : les peuples ne vivent pas seulement d’idées générales. Ils vivent de signes. Ils vivent de goûts. Ils vivent d’odeurs. Ils vivent de tables où l’on se souvient ensemble. Le pain, le vin, le cochon, les chansons, les lieux, les vieux mots ne sont pas des détails folkloriques. Ce sont les amarres d’un monde.
Dans une société déracinée, celui qui tient encore une amarre paraît dangereux. On lui demandera de la lâcher. On lui expliquera que son rire exclut, que son repas offense, que son vin inquiète, que son cochon provoque, que sa chanson rappelle de mauvais souvenirs, que son drapeau divise, que son béret cache peut-être une menace. Tout sera bon pour l’obliger à rejoindre la grande plage anonyme où chacun gesticule devant les mêmes caissons, dans la même nuit, sous la même langue mondiale, avec les mêmes slogans d’émancipation.
Je préfère, pour ma part, une table imparfaite à une foule sans visage. Je préfère un chant rugueux à une vibration mécanique. Je préfère le banquet où l’on se parle à la rave où l’on s’absorbe. Je préfère les convives aux particules. Je préfère le peuple enraciné à la clientèle mobile des idéologues. Ce n’est pas une question de goût seulement. C’est une question de civilisation.
Un pays qui ne sait plus banqueter ne sait plus faire alliance. Un peuple qui ne sait plus s’asseoir à table ne sait plus se reconnaître. Une Bretagne qui oublierait ses repas, ses pardons, ses cochonnailles, ses chants, ses cafés, ses fêtes et ses tables longues finirait par devenir ce que l’époque attend d’elle : une région décorative, traversée de touristes, administrée par des normes, visitée par des festivals, commentée par des experts, vidée de sa force.
La gauche liberticide ne s’attaque donc pas aux banquets par hasard. Elle sent que quelque chose s’y relève. Quelque chose de fruste, peut-être. De bruyant, sûrement. D’imparfait, sans aucun doute. Quelque chose de vivant. Et ce vivant-là, parce qu’il n’entre pas dans son catéchisme, elle veut le faire taire.
Qu’elle défende ses raves, si cela lui chante. Qu’elle laisse au moins les autres s’asseoir à table.
Source Breizh info cliquez ici
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RAPPEL, samedi 6 juin, au Perrier (85) : le grand banquet du Rassemblement vendéen
00:25 Publié dans Sortir en ville... ou à la campagne | Lien permanent | Commentaires (0) |
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