
Synthèse nationale
Depuis vingt-quatre heures, la chute des résultats du dernier classement Pisa pour la France et de nombreux pays de l'OCDE est beaucoup commentée. Sur les ondes et dans la presse écrite, on glose à l'envi sur les raisons du décrochage et les solutions possibles. Selon une habitude désormais bien ancrée, caractéristique de notre époque où la parole remplace l'action, on cause, on affirme, on s'indigne, on s'énerve... puis on passera à un autre sujet et on oubliera.
Résultat : rien ne change, tout se poursuit et s'aggrave...
Nous voici désormais face à un champ de ruines. Ce spectacle lamentable, désespérant, n'est pas pour nous étonner. Ces dernières décennies, en effet, la droite nationale - sous les insultes, les quolibets, voire les coups - n'a cessé de pointer les problèmes, de mettre en garde le pays sur leurs conséquences prévisibles. Pour en avoir la confirmation, il suffit de se replonger dans les déclarations, les textes du passé. Il suffit de reprendre les anciens programmes, les anciennes publications... Sur les principaux sujets de nos actuelles inquiétudes, tout a déjà été dit et écrit !
Comme il n'y a rien de mieux qu'un exemple, et qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même, nous mettons en ligne ci-dessous un texte de 2005 (il y a 21 ans) écrit par notre collaborateur Maurice Bernard pour la lettre des clubs Ligne droite, alors qu'il était encore professeur dans un collège de la grande banlieue parisienne... Les écrans, les réseaux sociaux et maintenant l'IA ne sont qu'une des causes de la décrépitude...
Profs de collège, de banlieue et d’ailleurs, le grand malaise...
Quelques réflexions désabusées d’un représentant d’une profession proche de la crise de nerf, qui doute, qui s’interroge, et dont de nombreux membres sont de plus en plus tentés de voter avec leurs pieds… en partant à la retraite sans regrets ou en allant voir ailleurs quand ils le peuvent…
Il n’y a pas si longtemps, avec un certain enthousiasme, on a présenté aux professeurs de collège dont je suis, à travers les itinéraire de découverte (IDD) destinés aux classes de 5e et de 4e (encore une innovation des pédagos…), la panacée qui allait permettre de réconcilier les élèves en difficulté avec l’école, en leur permettant d’être valorisés grâce à un travail différent, moins scolaire (à raison de deux heures par semaine, on pouvait, par exemple leur faire réaliser un dossier, une exposition, une maquette… sur un sujet donné, en rapport avec le programme).
Pour la mise en place de ces IDD, des réunions ont été organisées. On m’a ainsi demandé d’intervenir au cours de l’une d’elles, un mercredi après-midi - ce que j’ai fait volontiers puisque c’est une sorte de réflexe largement partagé dans le monde enseignant de faire ce que l’on nous demande, dès lors que l’intérêt de nos élèves serait en jeu. Un peu comme si nous étions entrés dans l’éducation nationale comme on entre en religion, pour nous tenir en permanence sur la brèche, en l’occurrence dans nos établissements, de 8 heures du matin à 16, 17, 18 heures, et pourquoi pas 20 heures, le petit doigt sur la couture du pantalon, un peu comme des scouts laïcs toujours prêts à voler au secours des enfants d’une société qui, par ailleurs nous considère au mieux comme des privilégiés, au pire comme des fainéants incapables… Le tout, dans mon cas, pour 2.110 euros nets par mois (hors heures supplémentaires, il est vrai), pour deux licences, une maîtrise, bientôt 23 ans d’ancienneté, aucun avantage particulier, aucune médecine du travail, ni conditions d’exercice de notre profession dignes de ce nom (en raison de l’état des locaux)…
Résultat de l’expérience : comme bien d’autres réformes et innovations précédentes, les itinéraires de découverte ont été enterrés au bout de… 3 ans, sans fleurs ni couronnes, dans la discrétion la plus absolue. De leur vivant, ces IDD n’ont véritablement rien changé à la situation des élèves en difficulté – et comment aurait-il pu en être autrement dès lors que le problème fondamental, récurrent, de ces élèves est leur absence de maîtrise du français courant, à l’oral comme à l’écrit ?
En revanche, l’instauration des itinéraires aura permis, au passage, de supprimer des heures de cours – par exemple une demi-heure par semaine en histoire-géographie en 5e – heures que, bien évidemment, les enseignants des matières concernées n’ont pas retrouvées quand lesdits itinéraires ont été supprimés, alors que, dans le même temps, les programmes, eux, n’ont pas été allégés…
Absence de maîtrise du français courant, à l’oral comme à l’écrit, ai-je écrit un peu plus haut : justement, parlons-en.
De plus en plus, nous voyons arriver en 6e des élèves déjà signalés en difficulté par nos collègues du primaire qui sont, en l’état actuel des choses, tout aussi démunis que nous le sommes face à un certain nombre de situations problématiques (familles éclatées et/ou recomposées, absence d’autorité parentale, difficultés sociales inextricables, violences en tout genre, j’en passe et des pires). Des élèves qui ont fait tant bien que mal – et plutôt mal que bien - leurs cinq, voire leurs six années de primaire. Qui sont arrivés en fin de CM2 avec, parfois, déjà un an de retard, en ne maîtrisant pas les fondamentaux : écriture, lecture, calcul ; ni même des choses toutes simples, comme : j’écoute ce que dit le professeur ; je prononce une phrase sans gros mots ; je colorie sans en mettre partout ; je souligne avec une règle ; j’écris sur les lignes ; je fais un brouillon ; je ne mange pas en classe ; je ne fais pas de bruit : je reste assis ; je me tiens bien sur ma chaise ; je mets la main devant la bouche quand je bâille ; je ne parle pas quand j’en ai envie, etc.
Des élèves, donc, qui n’ont pas atteint le niveau requis, mais qui, par la force des choses, arrivent malgré tout au collège, avec toutes leurs lacunes - des lacunes d’ailleurs mises en évidence par les évaluations à l’entrée en 6e (par exemple, dans une classe de mon établissement, 38,4 % de réussite en français et 52,6 % en mathématiques !) ; des élèves qui, pour un certain nombre d’entre eux, nous arrivent aussi avec toute leur mauvaise volonté, avec leur refus du travail, de l’effort, voire de la discipline, de l’autorité… et qui, une fois au collège, peuvent très bien, de la 6e à la 3e, collectionner, trimestre après trimestre, les mauvaises moyennes, les appréciations négatives de leurs professeurs, voire les avertissements travail et/ou conduite, sans que leur attitude ne change, et sans que cela ne les empêche, arrivés en 3e, de demander sereinement un passage en seconde générale… Il est vrai qu’ils auraient tort de se gêner, dans la mesure où, avec le système actuel, parce qu’ils sont totalement dépassés et/ou parce qu’ils ne fournissent aucun effort, ils sont assurés d’accéder à la classe supérieure ; puisque, pour eux, un redoublement serait inutile ; et puisque nous n’avons d’autre solution que de les amener le plus vite possible au seuil d’orientation, avec l’espoir qu’eux et leur famille voudront bien se rendre compte, enfin, qu’il s’agit là, de la meilleure solution…
En attendant, autre problème, nous nous retrouvons, dans des classes, avec un certain nombre d’élèves perdus, totalement dépassés ; incapables de suivre, ou, plus fréquemment, avec des élèves-consommateurs, qui viennent à l’école comme on va au Mcdo, habitués à zapper, incapables de fixer durablement leur attention, sans motivation ni intérêt particuliers, et par conséquent fréquemment amorphes, malgré toutes nos sollicitations, toute notre agitation, notre dépense d’énergie (inversement proportionnelle à leur apathie habituelle)… Mais des élèves auxquels, en dépit du bon sens, on demande de rester, envers et contre tout, dans un système qui, manifestement, les rebute, pour y subir les propos abscons de gens venus pour eux quasiment d’une autre planète ; le tout pendant quatre, cinq, voire six heures par jour, quatre jours et demi d’affilés sur sept, durant quatre ou cinq années, de la 6e à la 3e…
Et, en ce qui nous concerne, nous professeurs, on nous demande - en dépit de tout ce que je viens de dire - de leur enseigner des programmes qu’ils ont malheureusement très peu de chance de pouvoir suivre et assimiler. On nous demande aussi, comme si nous étions de purs esprits infiniment bons, infiniment altruistes, infiniment patients et stoïques, de demeurer parfaitement maîtres de nos nerfs, et de supporter, avec calme et dignité, l’insupportable auquel nous pouvons nous trouver confronter au quotidien ; à savoir : la mauvaise volonté, la paresse, les mauvaises manières, l’insolence, la mauvaise foi, voire la provocation manifeste…
Pour conclure, c’est peu de dire qu’il règne actuellement chez les professeurs de collège, soit du désenchantement, soit de la lassitude, soit de la colère, en tout cas une grande fatigue…
Certes, un certain nombre d’entre eux ont une part de responsabilité dans la situation actuelle, qui, en partie, est le fruit de leur parti pris ou de leur aveuglement idéologique, de leur démagogie, de leur laxisme… Mais pour autant, il ne faut pas se laisser aller à des généralisations hâtives : tous les enseignants ne sont pas de gauche ; tous les enseignants ne sont pas coupables…
Beaucoup exercent encore le métier qu’ils ont choisi par vocation avec dévouement, rigueur et conviction, mais ils commencent aussi à en avoir sérieusement assez… Assez que les ministres qui se succèdent et l’administration qui est censée être à leurs ordres leur fassent prendre des vessies pour des lanternes, des placebos pour des panacées. Assez d’être en première ligne, quotidiennement confrontés aux dommages que causent, dans la jeunesse, l’étiolement de notre société, le délitement de notre nation… Assez des effets d’annonce, des discours creux, de l’irresponsabilité, de l’absence de courage… Bref, assez de la classe politique dominante actuelle, de droite comme de gauche…