dimanche, 17 mai 2026
Quand le peuple est exclu de la culture

Michel Onfray
Le monde de la culture se présente volontiers comme un contre-pouvoir. Mais lorsqu’il dépend massivement de l’argent public, peut-il encore se prétendre vraiment libre ?
Bien sûr que non : il fait partie de ce qu’Althusser nomme les « AIE », les appareils idéologiques d’État, et qui, loin de constituer des contre- pouvoirs, sont les bras très armés du pouvoir. Les subventions d’État vont aux appareils d’État qui défendent l’idéologie d’État qui, elle, répand de façon autoritaire et cynique la doc- trine de l’État maastrichtien. Dans tout régime totalitaire, la chose est entendue : personne n’accorde de crédit aux journalistes, car la sou- mission y est visible comme le nez au milieu de la figure. C’est plus subtil dans les démocraties illibérales du cercle de la raison maastrichtienne dont la France fait partie. Paul Amar a récemment affirmé sur CNews que des autorités médiatiques du service public lui avaient fait savoir qu’il n’y était pas invité parce qu’il était « sur la liste ». Une liste d’invités interdits d’antenne sur le service public, dont Patrick Cohen nous a dit en 2013 qu’elle existait.
La culture subventionnée est-elle, selon vous, devenue un catéchisme progressiste ?
Toute culture subventionnée est une culture qui obéit au maître qui lui donne les moyens d’exister. C’est la jurisprudence de la gamelle. À la tribune de l’Assemblée, en 1973, Maurice Druon, l’auteur du Chant des partisans avec Kessel, alors ministre de la Culture, a formulé le contre-poison de cette logique : « Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail molotov dans l’autre devront choisir. » C’est le minimum de cohérence, d’élégance et de rectitude qu’on puisse demander à ces mendiants d’un argent qui leur permet de mordre ensuite la main qui les nourrit. Parlons une fois encore leur langage : Jean Moulin ne se serait pas fait subventionner par le maréchal Pétain !
La dernière cérémonie des Molières a montré un certain entre-soi où le milieu culturel se rassure et ricane sur ses adversaires. Qu’en avez-vous pensé ?
Molière doit se retourner dans sa tombe à l’idée qu’on puisse détour- ner son patronage, alors que ceux qui s’en réclament sont les tartuffes, les trissotins, les femmes savantes et les bourgeois gentilshommes du jour... Je rappelle à ces résistants de 1947 que Grasset fait partie du groupe Bolloré depuis 2023 et que les Folies Bergère, où le nom du même Vincent Bolloré a été conspué aux Molières, est actionnaire majoritaire de cette maison depuis 2025. Utilisons les outrances des nouveaux outranciers : Jean Moulin aurait-il fixé ses rendez-vous au quartier général de la Gestapo française ?
La gauche culturelle prétend parler au nom du peuple. Mais son public reste souvent très bourgeois. La culture subventionnée a-t-elle perdu le peuple ?
Oui, depuis le magistère de Jack Lang. Sous l’initiative du général de Gaulle, le ministère de la Culture se propose de hisser le peuple à hauteur des chefs-d’œuvre français, européens et planétaires. Malraux pensait que la télévision devrait relayer le meilleur de la culture française et porter au sein des familles le meilleur de la culture. Lang fait l’inverse : il descend la culture jusqu’aux pratiques les moins exigeantes. Moyennant quoi, la culture est devenue une signature de distinction sociale pour l’élite, et le peuple est exclu de ce jeu mondain. Il lui reste les jeux du service public.
Sans compter que la culture française est très – trop – parisianocentrée...
Certes, le centralisme jacobin est la plaie de la nation. Mais le pire est peut-être que les acteurs régionaux de la culture se font les perroquets de ce qui fait glousser Paris. Si l’on veut se trouver un jour sur la liste des ministrables en matière de culture, il faut avoir beaucoup fait preuve d’allégeance au politburo.
Vous dites souvent défendre le service public lorsqu’il élève l’esprit, mais le combattre lorsqu’il devient un outil de propagande. Les grandes institutions culturelles sont-elles encore au service du public ?
Malraux défendait un idéal civilisationnel pour le pays. Lang a promu lui aussi un modèle qui, comme toujours avec Mitterrand, était un modèle d’opposition à ce que fut et fit le général de Gaulle. L’opéra de Lully à Garnier pour de Gaulle, le joueur d’harmonica de la Fête de la musique sur le trottoir du Palais Garnier pour Mitterrand. Quand j’étais enfant et que la télévision est arrivée chez mes parents, le premier écran que j’ai vu s’allumer transmettait une représentation des Perses d’Eschyle. C’était sous de Gaulle et Malraux, qui n’avaient pas envie d’endoctriner le peuple mais de le cultiver.
Si l’on devait rebâtir une politique culturelle digne de ce nom, que faudrait-il sauver absolument ?
Il faudrait déjà cesser de financer la presse qui ne devrait exister qu’avec ses lecteurs. Ensuite, reconstruire un service public fort avec un cahier des charges précis : plus de liste de personnalités interdites, plus d’animateurs monocolores, des émissions animées par des sympa- thisants tout aussi bien LFI que RN, etc. Mais il faudrait également supprimer toutes les associations satellites des appareils idéologiques d’État qui prétendent contrôler l’équité alors qu’elles imposent l’iniquité. On pourrait aussi, puisque l’argent d’État fait défaut, solliciter le mécénat privé avec des incitations fiscales – de celles qui permettent aux États-Unis d’avoir les plus grands musées du monde. Il n’est pas normal que François Pinault, qui était l’ami de Jacques Chirac, n’ait pas pu ouvrir un musée sur l’île Seguin, à Paris, alors que son ami était président de la République. Qu’est-ce qui, dans cette affaire, fut plus fort qu’un chef de l’État dépositaire de la souveraineté nationale ? Connaître la réponse, c’est savoir quelles bastilles il faut faire tomber.
Source : Journal du dimanche 17/5/2026
07:22 Publié dans Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (0) |
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