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vendredi, 29 avril 2016

LA RUSSIE, UN AUTRE POUMON POUR L’EUROPE

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Les carnets de voyages de Jean-Claude Rolinat

L’Europe ne sait pas où elle va, ballotée par des courants contraires. Certains de ses membres comme le Royaume Uni, lorgnent vers le grand large, d’autres s’alignent sur Washington tandis que ceux qui sont membres du groupe de Višegrad (1), sont plus que récalcitrants à absorber les torrents de réfugiés et d’immigrés clandestins qui déferlent.

La Russie est le plus grand pays du monde, juste devant le Canada. Toutes ses richesses minérales potentielles sont loin d’avoir été recensées et encore moins exploitées. Entre ses vastes cités, de Moscou à Vladivostok en passant par Novossibirsk, Volgograd ou Kazan, de vastes espaces ne demandent qu’à être colonisés, des routes améliorées ou construites, des voies ferrées réinstallées. Depuis la stabilisation politique de l’ère Poutine – homme d’Etat détesté ou raillé par les medias occidentaux, c’est selon, mais plutôt apprécié dans son pays même, et particulièrement à Saint-Pétersbourg ville dont il fut l’adjoint au Maire - une classe moyenne a émergé. Comme tous les Russes en ce moment, elle souffre d’une crise économique qui a poussé l’an dernier la Banque fédérale a acheter 208 tonnes d’or, portant ses réserves à – excusez du peu ! – 1 437 tonnes. En janvier 2016, elle a poursuivi son marché dépensant 800 millions de dollars pour en acquérir 22 supplémentaires. La Russie est désormais le 6e pays détenteur de stocks d’or derrière les USA et leurs gigantesques 8 000 tonnes, l’Allemagne, l’Italie, la France et la Chine. Le Kremlin n’aurait-il plus confiance en la monnaie papier de réserve, les lointains souvenirs des emprunts russes hantant la mémoire des apparatchiks du ministère des finances ?


LE KREMLIN, LE CŒUR DE LA MOSCOVIE, LE CŒUR DE L’EMPIRE

Dès que l’on débarque à l’aéroport de Seremtevo, l’image d’Epinal d’une Russie figée dans un passé soviétique s’efface pour faire place, comme dans toutes les les grandes métropoles du monde, à des clichés de zones commerciales striées d’autoroutes charriant des flots de grosses, très grosses même, berlines de toutes marques – les françaises se faisant plus rares que celles sortant des usines de Madame Merkel –peuplées de magasins affichant leurs enseignes populaires ou de luxe bien connues. Suis-je dans la banlieue parisienne ou dans celle de Houston ? C’est à l’abri de ses hautes murailles rouges que de tyranniques Tsars solitaires ont décidé du sort de millions d’êtres humains. Couloirs, coursives et escaliers des palais et autres églises bruissent encore des complots et autres assassinats. Franchir la porte – bien gardée – de la Tour de la Trinité, c’est relire, mentalement Michel Strogoff, revoir le Docteur Jivago ou le Barbier de Sibérie, sans oublier le merveilleux Volkoff et ses évocations du pays de ses ancêtres. La cathédrale de l’Assomption et la cathédrale de l’archange Saint-Michel élancent vers le ciel leurs fins clochers coiffés des si caractéristiques bulbes dorés. Hors les murs sur la place Rouge, c’est l’extraordinaire cathédrale de Basile le Bienheureux édifiée au XVIe siècle par Ivan Le Terrible, qui n’est qu’un jaillissement de volumes, de formes et qui lance aussi ses bulbes superposés de toutes les couleurs à l’assaut d’un ciel aujourd’hui immaculé, comme si l’architecte avait donné libre cours à sa fantaisie après avoir absorbé quelques verres de vodka ! Long bâtiment jaunâtre ponctué de colonnes avec en façade un fronton néoclassique encadré de caryatides, l’ancien Présidium du Soviet Suprême héberge actuellement les services de la Présidence de la Fédération de Russie. Occupant le côté gauche de la Place rouge sur une longueur de plus de 250 mètres, le GOUM propose à une clientèle aisée ses allées marchandes couvertes, bordées de boutiques de luxe où des enseignes bien connues de nos grandes bourgeoises attendent les nouveaux riches, dans ce Nirvana de la consommation haut de gamme. Ici, mais ici seulement, l’occident semble avoir gagné la partie ! Les élégantes jeunes Moscovites comme celles de Saint-Pétersbourg ou des autres grandes villes, perchées sur leurs hauts talons, sont à la page de la dernière mode et certaines sont ravissantes, d’une beauté à damner tous les Saints de l’Orthodoxie ! Le jour du Seigneur, les églises sont pleines et le public n’est pas uniquement composé de personnes agées. De jeunes pionniers en uniforme assistent aux messes. D’ailleurs, à propos d’uniformes, si le nombre de policiers apparents dans les rues ne semble pas supérieur au nôtre, en revanche, officiers comme soldats sortent en ville en tenue. Chose devenue impensable dans notre beau pays où les permissionnaires rasent les murs en civil, dans les « quartiers difficiles » et autres « zones de non droit.

C’est qu’ici la conception de l’ordre et de la sécurité, du respect du prochain, n’est pas tout à fait sur la même longueur d’ondes que chez nous. Laxisme, connait pas ! Sécurité maximum : il m’a fallu franchir cinq contrôles – cinq étapes – avant de pouvoir reprendre l’avion du retour ! A l’arrivée à Roissy, en zone NON Schengen, un fonctionnaire de la PAF regarde distraitement votre passeport. Au départ de l’aéroport de Pulkovo, celui de l’ex Leningrad, la policière a mis deux minutes, DEUX minutes à examiner mon passeport et son visa. C’est long… Et pourtant, je ne suis pas barbu !

Des barbus, la Fédération de Russie en a. Elle a cycliquement fait face à des attentats et a mené des combats au Daghestan, dans le Caucase. Tout le monde a en mémoire le drame des enfants de Beslan, massacrés par des terroristes islamistes en Ossétie du Nord. Le gouvernement russe a laissé au radical Président Kadyrov le soin de régler à sa manière (brutalement !), la question tchétchène. Au Tatarstan, l’un des sujets autonomes de la Fédération, la République exhibe à Kazan sa capitale, à côté d’une immense mosquée jouxtant une non moins grande cathédrale orthodoxe, le tricolore russe et son propre drapeau : vert et rouge, deux bandes égales horizontales séparées par une mince bande blanche, des couleurs identiques au pavillon tchétchène. Descendants des Mongols qui ravagèrent à leurs heures de gloire pratiquement toute la Russie, cavaliers émérites, ces tribus ont gâché la vie de la Grande Catherine II et de ses cosaques. L’Union Soviétique a fixé ce peuple conquérant sur un confetti et en a fait une sorte de « réserve » des peuples Tatars. (A ne pas confondre avec les Tatars de Crimée, géographiquement très éloignés). C’est que la Russie, si elle est « russe » à 80 %, comprend parmi ses 141 millions d’habitants des minorités ethniques et cultuelles dotées de territoires largement autonomes, héritage de la lointaine URSS. Parfois, on peut encore observer des réactions « soviétoïdes » ou regarder des témoins immobiles de ces temps passés figés dans la pierre, comme les armoiries de l’Union soviétique gravées au fronton des ministères ou des universités.

UN « ETRANGER » PROCHE QUI NE LAISSE PAS MOSCOU INDIFFERENT

La fin de l’URSS en décembre 1991 a consacré la renaissance d’Etats disparus, les pays baltes notamment, l’Ukraine, la Moldavie, l’Arménie et la Géorgie. Du magma asiatique musulman, sont nés l’Ouzbékistan, le Turkménistan, la Kirghizie, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, le Tadjikistan… Staline, poursuivant ce qu’il savait faire avec ses compagnons du politburo – diviser pour régner – aggloméra des peuples au sein des Républiques soviétiques qui n’avaient rien de commun, s’assurant à moindre cout une certaine tranquillité. La disparition de l’URSS allait ouvrir la boite de pandore dont le conflit ukrainien n’est qu’une queue de comète… Les divisions internes de l’ex Empire communiste furent reconnues – à tort – par la communauté internationale comme étant intangibles, des sortes de vaches sacrées. Ce qui explique la multitude de conflits aux pourtours de l’ex « Empire du mal ».

La Transnistrie, capitale Tiraspol, coincée entre la Moldavie latino-roumaine et l’Ukraine, peuplée de Slaves, veut se séparer du gouvernement de Chisinau (Kichinev), tandis que les Gagaouzes, une minorité turque autonome, refuserait tout rattachement à la Roumanie à laquelle, pourtant, jadis, cette « Bessarabie » appartenait. Les Arméniens du Nagorny-Karabakh, enclavés en Azerbaïdjan musulman, veulent se rattacher, à terme, à Erevan. La guerre vient récemment de se rallumer et seule la puissance de Moscou qui fournit des armes aux deux protagonistes est en mesure de calmer le jeu. L’Ossétie du Sud ne rêve que de son rattachement à sa sœur russe du Nord et, à l’extrémité occidentale de la Géorgie, l’Abkhazie conforte son indépendance, discrètement soutenue par les Russes. L’annexion manu militari de la Crimée, sans aucune victime toutefois, a été démocratiquement entérinée par près de 80 % des Russes qui y vivent. Ce cadeau fait jadis par l’Ukrainien Kroutchev à son pays natal, n’avait jamais été accepté par les autochtones russes. La base de Sébastopol, entièrement sous souveraineté russe, ne pouvait être qu’un hors d’œuvre… Poutine a joué et a gagné. Ce qui n’a pas plu, mais pas du tout aux puissances occidentales trop attachées au formalisme des vieilles cartes qu’il faudrait pourtant modifier, calmement, juridiquement, en Asie soviétique comme en Afrique, pour que les frontières politiques épousent un jour, réellement, les limites géographiques des peuples authentiques qui y habitent. Ce n’est pas encore pour demain. Autre contentieux entre la Russie et les membres de l’OTAN, que le récent Conseil de coordination (COR) a tenté de lever, les vols à basse altitude, trop « intéressés » semble-t-il, des bombardiers Sukoï SU-24 entre la poche de Kaliningrad et la Pologne. Il faut également rassurer la Lettonie et l’Estonie qui ont d’importantes minorités russophones chez elles et qui craignent, probablement à tort, un scénario « à la Criméenne »… Certes, le destroyer américain USS Donald Cook a été survolé à plusieurs reprises, notamment par un hélicoptère KA-27 de lutte anti sous-marine alors qu’il était en manœuvre avec des hélicos polonais, tout comme l’ont été la Finlandes et la Suède qui accusent régulièrement Moscou de violer leur espace aérien. Les Russes, vieilles habitudes soviétiques, nient tout en bloc. De toute façon, « pas de quoi fouetter » un chat, et le déploiement d’une brigade blindée américaine en Europe centrale ainsi que celui de 6 chasseurs F-15 en Finlande (non membre de l’OTAN) attestent hélas d’un regain de tension.

TOUT LE MONDE S’EST TIRE UNE BALLE DANS LE PIED

Les sanctions décidées par l’Union Européenne ont eu des conséquences énormes pour la France. Tout d’abord, l’annulation à grands frais de la vente de deux bâtiments de commandement et de projection construits à Saint-Nazaire pour la marine de Poutine. Il aura fallu rembourser les acomptes, majorés des pénalités et les frais de formation des équipages – normal - sans oublier les frais de maintenance et de« dérussification » des inscriptions, des protocoles et des procédures. D’autre part, la crise de l’élevage a trouvé en partie sa source dans l’embargo russe décrété en représailles des sanctions économiques prises par Bruxelles. (Où est notre souveraineté ?...). On a enregistré une chute de 23 % des exportations françaises de produits agricoles et agroalimentaires l’an dernier et un engorgement du marché. L’Union Européenne s’est vite retrouvée en situation de surproduction de produits laitiers et de viande de porc. En France, les cochons se vendent mal à des prix trop bas, tandis que nos voisins espagnols et allemands, moins chers, inondent notre marché. Moralité de l’histoire, tout le monde est perdant et il faut savoir qu’un marché perdu gagné par un concurrent est extrêmement difficile à reconquérir. Une Russe me disait « qu’avec toutes ces histoires-là, elle ne peut plus s’acheter son fromage français préféré », et que même certaines bonnes cuvées de vin rouge venaient à manquer ! Au-delà de l’anecdote, Il serait temps de revenir à des niveaux de relations raisonnables. Tout le monde s’est emballé à propos de la crise ukrainienne pas tout à fait spontanée ni désintéressée et tel a été pris qui croyait prendre. Il faut maintenant appliquer les accords de Minsk, tous les accords, mais rien que les accords. Cette histoire empoisonne les relations Euro-Russes et Franco-Russes. La Russie est un magnifique marché potentiel et il ne faut pas laisser aux seuls Allemands les opportunités qui vont se présenter : ça fait mal de voir que le parc automobile des deux grandes métropoles est quasi exclusivement composé de grosses berlines allemandes, japonaises ou coréennes. Si le temps des Ladas semble fini, celui des BMW et autres Mercédès semble perdurer. La classe supérieure comme les classes moyennes consomment, ce sont elles qui supportent électoralement le pouvoir. Les retraités vivent difficilement et doivent, pour beaucoup, trouver un petit boulot : combien de gardiennes de musées sont des « babas » aux âges incertains. Nous avons, tout naturellement, beaucoup de sympathie pour les trois pays baltes qui ont longtemps souffert de la tyrannie communiste, comme nous avons de l’affection pour la Pologne gouvernée par le Parti Droit et Justice de Jaroslaw Kaczynski et nous comprenons leur méfiance à l’égard de l’ours russe. Mais il ne faudrait pas que cette solidarité nécessaire entrave notre choix politique à l’égard du grand géant de l’Est : pour la paix, la sécurité et l’équilibre du monde, un monde multipolaire que cela plaise ou non à Monsieur Obama ou à ses successeurs, tout simplement pour nos propres intérêts mercantiles, il faut rétablir le dialogue avec les dirigeants russes. D’autant que pèse la menace des opaques négociations du traité transatlantique, dit « TAFTA ». Espérons que la visite en France du Président de la Fédération de Russie prévue en octobre prochain, permettra de remettre les pendules à l’heure et les compteurs à zéro. Car aujourd’hui, après la disparition du totalitarisme et de l’impérialisme communistes en Europe, notre « Far West », c’est le « Far East » !

(1) Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie

11:00 Publié dans Le bloc-notes de Jean-Claude Rolinat | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |

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