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vendredi, 01 mai 2026

A La Une, Sociétal Dissolution de la Jeune Garde : le Conseil d’État rejette le recours, mais la décision règle-t-elle vraiment quelque chose ?

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Le Conseil d’État a rendu sa décision ce jeudi 30 avril 2026 : la plus haute juridiction administrative française rejette le recours formé par La Jeune Garde antifasciste contre le décret du 12 juin 2025 qui prononçait sa dissolution. Le groupement, cofondé par l’actuel député LFI Raphaël Arnault, avait saisi les juges du Palais-Royal pour tenter de faire annuler une mesure prise sous l’autorité de l’ex-ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau. La décision intervient dans un contexte politique et judiciaire particulièrement lourd, alors que plusieurs membres présumés de l’organisation sont mis en cause dans la mort de Quentin Deranque, militant nationaliste de 23 ans tabassé à Lyon le 12 février 2026 et décédé deux jours plus tard de ses blessures. Mais derrière la satisfaction affichée des deux ministres de l’Intérieur successifs, Bruno Retailleau et Laurent Nuñez, la question demeure : à quoi servent réellement ces dissolutions, dont la pratique s’est emballée depuis dix ans sous François Hollande puis Emmanuel Macron ?

Ce qu’a jugé le Conseil d’État

La décision rendue ce jeudi est rédigée dans le langage feutré qui caractérise le contentieux administratif, mais ses constats sont sans appel. Le Conseil d’État relève que La Jeune Garde, qui se présentait sous l’étendard de la « vigilance antifasciste », incitait ses propres membres à exclure physiquement de l’espace public les personnes qu’elle qualifiait de « fascistes ». Ces incitations passaient notamment par des stages présentés sous l’appellation pudique d’« auto-défense », et par des opérations de « quadrillage » de quartiers que le groupement mettait lui-même en valeur sur ses réseaux sociaux. La juridiction a également retenu que les responsables de l’organisation n’avaient pris aucune mesure pour se désolidariser des publications, photographies et vidéos diffusées par les comptes « Antifa Squads » qui revendiquaient explicitement, en lien direct avec La Jeune Garde, plusieurs dizaines d’actions violentes contre des opposants politiques.

Le rapporteur public est allé plus loin lors de l’audience, en évoquant « la dérive totalitaire » d’un groupement qui ne souhaitait « pas seulement combattre par l’idéologie des idéologies », pour reprendre la formule rapportée par Le Figaro, mais qui entendait « éliminer physiquement ses opposants de l’espace public » et se transformer en milice. Sur cette base, le Conseil d’État a estimé que la mesure de dissolution était adaptée, nécessaire et proportionnée à la gravité des atteintes portées à l’ordre public, conformément aux exigences de l’article L. 212-1 du code de la sécurité intérieure.

Une décision qui dissout une coquille mais ne neutralise personne

La satisfaction unanime du gouvernement actuel, du gouvernement précédent et d’une partie des commentateurs ne doit pourtant pas faire oublier une réalité élémentaire que le droit administratif français a tendance à occulter : dissoudre une association ne dissout pas (heureusement d’ailleurs) ses militants. Les individus qui composent une structure dissoute conservent leurs convictions, leurs réseaux, leurs camarades, leurs cagnottes en ligne et, accessoirement, leurs poings. Ils peuvent recréer le lendemain matin une nouvelle structure sous un autre nom — c’est précisément ce qui s’est passé avec La Jeune Garde dans plusieurs villes, comme l’a récemment confirmé l’ouverture d’une enquête à Paris sur des soupçons de reconstitution du groupement après la mort de Quentin Deranque. Des « émanations » du mouvement font d’ores et déjà l’objet de procédures de dissolution complémentaires, ce qui en dit long sur l’efficacité réelle du dispositif initial.

Cette mécanique du chat et de la souris est connue depuis l’origine de la pratique des dissolutions administratives. Lorsque Bastion Social fut dissous en 2019, ses militants ont essaimé dans d’autres structures. Lorsque Génération Identitaire fut dissoute en 2021, les anciens cadres se sont reclassés ailleurs. Lorsque les Soulèvements de la Terre furent visés en 2023 — décision finalement censurée par ce même Conseil d’État, soit dit en passant —, les modes d’action et les réseaux subsistaient. La dissolution prend acte d’un problème ; elle ne le règle pas. Elle satisfait les politiques et communicants à court terme et permet au pouvoir d’afficher une fermeté communicationnelle, mais elle laisse intactes les dynamiques humaines, idéologiques et organisationnelles.


Une inflation de dissolutions sans précédent dans l’histoire de la République

Le second point qui mérite d’être souligné est l’accélération sans précédent du recours à cet outil depuis une dizaine d’années. Avant 2015, les dissolutions administratives au titre de l’article L. 212-1 du code de la sécurité intérieure étaient rarissimes. Elles concernaient quasi exclusivement des groupements à caractère terroriste avéré ou des associations directement liées à des actions armées. Sous François Hollande, à la faveur de l’état d’urgence consécutif aux attentats de 2015, le recours s’est élargi. Sous Emmanuel Macron, il s’est généralisé jusqu’à devenir un instrument politique de gestion courante de l’opposition extra-parlementaire, indistinctement appliqué à droite, à gauche, et à toutes les marges idéologiques jugées indésirables. Plusieurs dizaines d’organisations ont été dissoutes en l’espace de huit ans, dans une cadence qui n’a aucun précédent dans l’histoire de la Ve République, ni même de la République tout court.

Cette banalisation pose une question politique majeure que peu de juristes osent aborder frontalement : la liberté d’association, principe fondamental reconnu par les lois de la République depuis la décision du Conseil constitutionnel de 1971, peut-elle survivre à long terme à un usage aussi extensif d’une procédure d’exception ? Le Conseil d’État rappelle systématiquement, à juste titre, qu’une dissolution porte une atteinte grave à cette liberté et ne peut être prononcée qu’en cas de stricte nécessité. Dans les faits, l’exécutif tend à élargir l’interprétation de cette nécessité, et l’autorité judiciaire valide presque toujours, lorsqu’elle est saisie. Le résultat est une dérive inquiétante : la République se dote d’un outil quasi-permanent d’élimination de groupements politiques dissidents, dont l’usage ne dépend plus que du bon vouloir du ministre de l’Intérieur en exercice.

Le précédent dangereux de l’élimination administrative

Que La Jeune Garde, organisation dont les pratiques violentes sont aujourd’hui établies par les faits, soit dissoute administrativement n’a en soi rien de scandaleux dans le cadre juridique actuel. Les actes de ses membres présumés dans la mort de Quentin Deranque suffisent à faire admettre à toute personne raisonnable que ce groupe relevait du registre milicien. Mais la facilité avec laquelle ce type de mesure est désormais déployé devrait inquiéter tous ceux qui se soucient sincèrement de la liberté politique en France — y compris les adversaires les plus déterminés de l’extrême gauche violente. Car l’outil qui sert aujourd’hui à dissoudre La Jeune Garde a hier servi à dissoudre des groupes identitaires, et servira demain à dissoudre tel ou tel collectif catholique, écologiste, souverainiste ou conservateur qui aura déplu à un préfet, à un ministre ou à un Conseil des ministres trop pressé d’afficher de la fermeté.

Le précédent est posé, le mécanisme est rodé, l’auto-saisine du Conseil d’État se passe désormais quasi mécaniquement sans que le débat public ne s’en émeuve. Or il y aurait, dans une démocratie en bonne santé, mille manières de répondre à la violence politique sans recourir à la suppression administrative d’un groupement entier. La voie pénale, par exemple, qui consiste à poursuivre les individus auteurs de violences identifiées, à les juger et à les condamner. Cette voie a l’inconvénient d’être plus lente, plus laborieuse, plus contradictoire — et plus respectueuse des droits, ce qui constitue précisément sa vertu démocratique. La dissolution administrative, à l’inverse, frappe collectivement, dispense d’enquête approfondie sur chaque cas individuel, et laisse les vrais responsables de la violence parfaitement libres de se reconvertir ailleurs.

Le combat continue, hors des structures formelles

C’est précisément ce qui rend cette décision du Conseil d’État, in fine, assez peu opérante sur le terrain. Les militants antifascistes radicaux qui hier opéraient sous l’étiquette La Jeune Garde continueront à opérer sous d’autres bannières. Ils continueront à organiser leurs « stages d’auto-défense », à quadriller les quartiers, à signaler leurs cibles sur les réseaux sociaux, à les tabasser à l’occasion. Le décret de dissolution agit comme un pansement administratif sur une plaie politique : il rassure le grand public, il fournit un trophée à l’exécutif, il offre un objet d’opposition aux militants ainsi institutionnellement consacrés en victimes — et il ne change pratiquement rien à la réalité de la violence politique en France.

La famille de Quentin Deranque, les amis du jeune militant, et plus largement tous ceux qui s’inquiètent de la montée des affrontements physiques dans l’espace public hexagonal, n’ont aucune raison de pavoiser ce 30 avril 2026. Ce qu’il aurait fallu, et ce qu’il faudrait toujours, c’est une justice pénale rapide et exemplaire frappant nominativement les auteurs des coups, et une volonté politique constante de refuser à l’antifascisme militant le statut quasi-officiel de gardien moral de la République dont il jouit dans une partie de la presse, du syndicalisme étudiant et de l’extrême gauche parlementaire. Tant que cette volonté manquera, les dissolutions administratives continueront de pleuvoir, en pure perte. Et les Quentin Deranque continueront de tomber sous les coups.

 

10:49 Publié dans Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |

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