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dimanche, 19 avril 2026

Le Figaro, la violence et le silence organisé : quand la presse de référence choisit de ne pas voir

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Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées

Je me suis installé au bar des Brisants, à la pointe de Lechiagat, un de ces lieux battus par le vent où les phrases prennent une autre densité. Rien ici ne rappelle le Mar Azul de Buenos Aires, ses voix chaudes, ses gestes larges, ses conversations qui s’enchevêtrent comme des cordages. En Bretagne, le réel cogne. Il ne se laisse ni enjoliver, ni contourner.

Ce matin-là pourtant, j’ouvrais Le Figaro. Une double page entière consacrée à la « flambée des violences » qui rattrape désormais les villes moyennes, à cette « marée qui monte inexorablement en France ». Les chiffres du SSMSI, le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, c’est-à-dire l’organisme officiel qui centralise les données de la police et de la gendarmerie, sont là, précis, glacés, incontestablesIls montrent d’abord une accumulation, année après année, des faits de violence et d’atteintes aux biens, une progression qui ne relève plus de l’accident mais d’une dynamique installée. Ils révèlent ensuite un basculement des territoires, les villes moyennes, naguère préservées, rejoignant désormais les grandes métropoles dans les niveaux d’insécurité, comme le souligne l’enquête elle-même. Enfin, ils témoignent d’un déplacement des catégories de la délinquance, avec des faits plus collectifs, plus organisés, plus violents, qui transforment en profondeur la nature même des infractions, phénomène observé jusque dans les prétoires de Bobigny. Tout y est, ou presque.

Il faut lire les deux papiers à la loupe pour mesurer ce qui manque. L’immigration n’apparaît que deux fois, furtivement, comme un élément secondaire que l’on évoque à regret. Jean-Marc Leclerc mentionne Matoury, en Guyane, « sur fond d’immigration illégale et de narcotrafic ». Plus loin, il concède que certaines razzias de pavillons sont le fait de « mineurs issus de l’Est ou du Maghreb ». Puis le texte se referme. Silence organisé, silence construit.

Dans l’article de Paule Gonzalès, ce silence devient une méthode. Elle décrit avec une rigueur presque clinique la transformation du tribunal de Bobigny, l’alourdissement des dossiers, la montée des bandes, l’irruption d’une violence collective qui s’installe dans la durée. Le procureur parle de basculement, les audiences s’étirent jusqu’à l’épuisement, les peines s’allongent. Tout est dit, sauf l’essentiel. Le phénomène est décrit comme s’il naissait de lui-même, dans une sorte de vide sociologique, produit spontané de l’impunité ou du narcotrafic.

Ce n’est plus une omission. C’est une construction.

Jean-Marc Leclerc et Paule Gonzalès ne découvrent pas ces réalités. Ils les côtoient, les documentent, les mesurent. Ils savent. Leur écriture n’est pas ignorante, elle est retenue, calibrée, disciplinée. Elle avance jusqu’au seuil, puis s’arrête. Elle montre sans désigner, elle suggère sans nommer. C’est une forme de censure intériorisée, d’autant plus efficace qu’elle ne dit jamais son nom.

Car enfin, les données existent. Elles ne sont pas secrètes, elles ne sont pas clandestines. Elles proviennent des mêmes institutions que le journal mobilise par ailleurs. Elles disent qu’en France, les étrangers représentent environ 8% de la population, mais près de 17 à 18% des personnes mises en cause par les forces de l’ordre. Cet écart n’est pas marginal, il est constant.

Dans certaines catégories, il devient massif. Les cambriolages de logements, les vols violents, les vols dans les véhicules montrent des proportions qui approchent ou dépassent le tiers des mis en cause. Les tentatives d’homicide, les trafics de stupéfiants, certaines formes de violence de rue présentent également des écarts significatifs. Il ne s’agit pas d’une anomalie ponctuelle, mais d’une tendance structurelle.

Plus encore, la répartition géographique de ces étrangers n’est pas neutre. Une majorité provient du continent africain, avec une forte présence du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. Les taux de mise en cause par habitant y apparaissent, selon les infractions, plusieurs fois supérieurs à ceux observés dans la population française dans son ensemble. Ces éléments ne suffisent pas à épuiser l’analyse, mais ils en constituent une donnée centrale.

Or cette donnée centrale disparaît dans l’écriture. Elle est dissoute dans des formulations générales, remplacée par des causes périphériques, diluée dans une sociologie abstraite. L’impunité, la chaîne pénale, la complexification des réseaux, tout cela existe, bien sûr. Mais cela ne saurait tenir lieu d’explication principale lorsque d’autres facteurs, objectivement mesurables, sont systématiquement écartés du récit.

Il y a là moins une erreur qu’un choix. Le choix de ne pas dire, de ne pas relier, de ne pas conclure. Le choix de préserver une frontière invisible entre ce qui peut être écrit et ce qui doit rester implicite. Cette frontière, toute la presse dite de référence la connaît. Elle la respecte avec une constance remarquable.

Dans cette mécanique bien huilée, les noms importent. Jean-Marc Leclerc et Paule Gonzalès signent ces pages, ils en portent donc la charge. Qu’ils s’abritent derrière la prudence, la ligne éditoriale ou l’air du temps n’y changera rien. Un jour, lorsque cette période sera relue avec le recul que donne toujours l’histoire, leurs textes figureront parmi ceux qui auront vu sans dire, décrit sans conclure, approché le réel sans jamais l’affronter. Par crainte d’être disqualifiés, ou par adhésion à un logiciel qui interdit de nommer, ils auront choisi le silence partiel. Et ce choix, qui aujourd’hui se dissimule sous les élégances de l’écriture, ne pourra indéfiniment échapper au jugement.

Je songeais alors à Spengler, pour qui les civilisations finissantes se caractérisent par une perte progressive de la lucidité. Non pas l’ignorance, mais une incapacité à formuler clairement ce que chacun perçoit pourtant. Une fatigue du regard, en quelque sorte. Le Figaro en offre aujourd’hui une illustration presque parfaite, celle d’un journal qui voit tout, décrit beaucoup, mais nomme peu.

Le lecteur, lui, n’a pas besoin de ces précautions. Il voit les transformations à l’œuvre, il les éprouve dans son quotidien, il confronte ce qu’il lit à ce qu’il vit. Et de cet écart naît une défiance croissante, presque irréversible. À force de taire l’évidence, on finit par rendre suspect tout le reste.

Dehors, le vent s’est levé sur la pointe de Lechiagat. Les hommes d’ici savent que la mer ne pardonne pas les erreurs de cap. Encore moins le refus délibéré de regarder l’horizon.

Source Breizh info cliquez ici

10:21 Publié dans Balbino Katz, Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |

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