mardi, 30 juin 2026
Péril en la demeure

A l’occasion des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence (2-3-4/07), Jean-Hervé Lorenzi, 79 ans, son président, interpelle les politiques sur leur « déni » face à l’enjeu démographique.
Le Figaro – « Naviguer dans un monde sans repères ». Pourquoi avoir choisi ce thème pour les Rencontres économiques d’Aix 2026 ?
Jean-Hervé Lorenzi. - Parce que c’est l’évidence du moment. Nous sommes entrés dans une période où la violence est partout : au niveau international, européen, national, et jusque dans la vie quotidienne. Qui aurait imaginé, il y a vingt ans, qu’on serait incapables de construire un avion de combat franco-allemand ? Sur tous les sujets, on observe des rejets, des crispations. Les repères sont précisément ce qui permet d’apaiser, d’ordonner, de calmer une société. Or, nombre d’entre eux ont volé en éclats. Les Rencontres d’Aix veulent donc essayer de redonner un cadre de compréhension et d’action, sur les grands sujets internationaux, économiques et sociaux.
Qu’est-ce qui a le plus volé en éclats, comme vous le dites, ces trente dernières années ?
D’abord, l’idée qu’il existait une trajectoire presque naturelle du progrès. Nous pensions que la technologie, l’accumulation des savoirs et la montée des classes moyennes allaient mécaniquement améliorer les sociétés. C’était, pour parler comme les économistes, le vieux monde fordiste. Tout cela n’existe plus. Les inégalités patrimoniales et de revenus se sont accrues, les tensions aussi. Et désormais, la technologie elle-même bouleverse le travail, donc les vies.
Assiste-t-on à une succession de crises ou à un changement d’époque plus profond ?
Je n’aime plus beaucoup le mot de « crise », tant il a été galvaudé. Ce que nous vivons est plus grave : une transition d’époque extrêmement dangereuse, qui bouleverse l’ensemble de nos repères. Ce n’est pas un simple accident de parcours, c’est effectivement un changement profond de monde.
Les économistes doivent-ils désormais intégrer davantage la géopolitique à leur réflexion ?
Bien sûr. La géopolitique structure désormais les relations économiques internationales. Quand on voit monter un acteur comme le chinois BYD, ou quand on s’interroge sur notre capacité à produire des batteries en France, on est au cœur de sujets géostratégiques. Mais il faut aller plus loin : il faut aussi réintroduire massivement les sciences humaines, et d’abord la philosophie. Car derrière l’économie, il y a une question de valeurs : sur quel monde veut-on fonder les relations entre les êtres humains ? Nous pensions que certains socles (comme le respect, la civilité, les partis politiques…) tenaient encore. Ce n’est plus le cas.
L’Europe pèse-t-elle encore dans ce nouveau monde ?
Il faut sortir du discours convenu. Oui, l’Europe reste un marché immense. Mais elle n’est plus une grande puissance industrielle forte. Et surtout, elle pèse moins parce qu’elle n’est pas réellement unie. Ce qui fonctionne aujourd’hui, ce sont souvent des coopérations plus souples, parfois en dehors même du cadre classique de l’Union européenne. Il faut sans doute penser une Europe nouvelle, fondée sur des convergences concrètes entre grands pays, avec plus de flexibilité et d’efficacité.
L’économie française vivote depuis plusieurs années. La dette est-elle son principal problème ?
La dette est un problème sérieux, et il faut la stabiliser; mais ce n’est pas notre principal problème. Le grand sujet français, c’est le vieillissement, parce qu’il va bouleverser la structure de la société. Entre santé, retraites et dépendance, et à conditions inchangées, son coût pour les finances publiques dépassera 30 milliards d’euros par an à l’horizon 2030. C’est colossal.
Et pourtant cela semble rester un angle mort dans le débat public…
C’est pire qu’un angle mort, c’est un déni absolu de la part de ceux qui nous gouvernent ! Alors que c’est un véritable péril, pour trois raisons. D’abord, je le redis, parce qu’il coûte très cher. Ensuite, parce qu’une société vieillissante est une société qui a davantage tendance à se figer. Ce ne sont pas les plus de 70 ans qui créent massivement des entreprises. Enfin, parce que l’épargne est de plus en plus concentrée entre les mains des retraités qui, très logiquement, prennent moins de risques. Résultat : cet argent finance encore trop peu l’économie productive. Le vrai enjeu, c’est donc un transfert vers la jeunesse, vers la formation, l’apprentissage, l’innovation.
Votre dernier ouvrage « Guerre et Paix, entre profits et salaires » (Odile Jacob, 2026), souligne un tiraillement persistant. Comment le résoudre ?
Le livre bâtit une réforme fiscale complète qui met en œuvre huit principes permettant de répartir l’ensemble des prélèvements obligatoires favorables à la connaissance et au dynamisme de la jeunesse. Il défend une idée simple : une économie fonctionne durablement quand elle maintient un équilibre entre revenus du travail et revenus du capital. Historiquement, la règle de deux tiers pour les salaires et d’un tiers pour les profits a été efficace. Quand cette proportion se déforme trop, la croissance s’affaiblit et les tensions augmentent. Nous y sommes. Pour retrouver un équilibre, il faut une fiscalité plus efficace, capable à la fois de protéger les classes moyennes et d’alléger les contraintes pesant sur les petites entreprises. Il faut aussi mieux mobiliser les transmissions patrimoniales et le foncier.
Quelles sont les raisons d’être optimistes pour l’avenir ?
D’abord une conviction simple : le pire n’est jamais certain. Les sociétés humaines ont souvent basculé dans la violence, mais elles savent aussi inventer des formes nouvelles d’apaisement. Il y a ensuite les jeunes, probablement la clé pour demain. Je crois qu’ils aspirent moins à la guerre qu’à l’insertion, au progrès, à une vie professionnelle et personnelle construite. La jeunesse peut porter une vision plus proactive, plus positive, plus ouverte du monde qui vient. Encore faut-il lui donner les moyens d’agir. Je considère comme absurde d’avoir rogné sur l’apprentissage, tout en maintenant certains avantages fiscaux peu justifiables pour les retraités.
Dans le cas français, j’ai une raison supplémentaire d’être optimiste : le retour de l’esprit d’invention. La France a longtemps été un grand pays d’ingénieurs et d’innovateurs, avant de croire que le tourisme et la finance suffiraient et de se désindustrialiser. Je vois aujourd’hui un rebasculement. Il se passe quelque chose dans l’IA, le spatial, les semi-conducteurs, les biotechnologies. Cette envie d’être acteur du monde qui vient sera incarnée en ouvertures des Rencontres d’Aix avec la présence sur scène de deux jeunes femmes incroyables : Yasmine Belkaïd, la directrice générale de l’Institut Pasteur, et Maud Vinet, fondatrice de Quobly, qui va permettre à la France d’accélérer sur le quantique. Elles sont à l’image de ce que pourrait devenir la société française.
Source : Le Figaro 30/6/2026
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