samedi, 29 août 2026
De Srebrenica à Crépol le livre qui ne s’est pas refermé
Balbino Katz
chroniqueur des vents et des marées
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Ce matin, au bar des Brisants, j’avais devant moi The Times et Le Figaro. Dehors, Lechiagat s’éveillait avec cette tranquillité trompeuse des ports bretons lorsque la mer est étale et que rien ne paraît devoir troubler l’ordonnance ancienne des choses. Les pêcheurs rentraient, les cafés se remplissaient doucement, et deux articles posés côte à côte sur la table ouvraient pourtant une perspective autrement sombre. Le quotidien britannique publiait la nécrologie de Ratko Mladic, mort la veille ; Le Figaro racontait comment les magistrats chargés de l’affaire de Crépol avaient finalement décidé d’introduire la circonstance aggravante de racisme dans le dossier du meurtre de Thomas Perotto.
Le rapprochement est périlleux et il faut le manier avec des pincettes. Crépol n’est pas Srebrenica. Une nuit de sauvagerie dans un bal de village ne se compare ni par son ampleur, ni par sa nature, ni par ses conséquences au massacre méthodique de milliers d’hommes. Confondre les deux serait une faute d’intelligence autant qu’une indécence envers les morts. Ce qui rapproche cependant les deux lectures n’est pas la dimension des crimes, mais le mécanisme beaucoup plus ancien qui les précède : l’apparition de la frontière entre « eux » et « nous », puis ce moment redoutable où l’autre cesse d’être seulement différent pour devenir un ennemi.
Ratko Mladic avait passé sa vie au milieu de ces frontières-là. Né en Herzégovine dans une famille serbe orthodoxe, il avait deux ans lorsque son père, partisan de Tito, fut tué par les Oustachis croates. Il fit carrière dans cette armée yougoslave qui se voulait précisément l’instrument du dépassement des vieilles appartenances nationales et religieuses. Excellent officier, courageux jusqu’à la témérité, communiste par carrière autant que par formation, il devint pourtant, lorsque la Yougoslavie se défit, l’un des principaux chefs militaires du nationalisme serbe.
En mai 1992, il prit la tête de l’armée de la République serbe de Bosnie. Pendant trois ans, son nom fut associé au siège interminable de Sarajevo, aux expulsions de populations, aux camps, aux opérations de purification ethnique et enfin à Srebrenica. En juillet 1995, après la chute de l’enclave placée sous protection des Nations unies, de nombreux bosniaques musulmans furent tués par les forces serbes. Longtemps fugitif, arrêté en 2011, Mladic fut finalement condamné à la réclusion à perpétuité pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre.
La nécrologie du Times faisait pourtant apparaître quelque chose de plus éclairant encore que l’inventaire des crimes. Mladic ne combattait jamais seulement les hommes qui se trouvaient devant lui. Il combattait leurs ancêtres. Dans son esprit, les guerres n’étaient pas séparées par les générations : elles formaient un seul et même continuum de dettes à acquitter, de défaites à venger, de sang versé appelant un autre sang. À Srebrenica, il parla des Bosniaques musulmans comme des « Turcs » et invoqua explicitement une revanche historique remontant au temps de la domination ottomane. Carl Bildt, ancien premier ministre suédois devenu ensuite Haut Représentant de la communauté internationale en Bosnie, avait compris chez lui cette incapacité à s’affranchir du poids de l’histoire : Mladic semblait toujours rejouer les guerres précédentes.
La Bosnie constitue à cet égard un cas presque vertigineux. Les Serbes orthodoxes, les Croates catholiques et les Bosniaques musulmans appartiennent largement au même fonds slave méridional. Ils parlent des langues voisines, parfois si voisines que seul le politique s’obstine à les séparer. Durant les siècles de domination ottomane, une partie de la population locale s’était progressivement islamisée, pour des raisons qui mêlèrent intérêts sociaux et fiscaux, possibilités d’ascension dans l’Empire et contraintes variables selon les lieux et les époques. Des hommes issus du même terreau finirent ainsi par appartenir à des univers religieux et historiques distincts.
Voilà précisément ce que notre époque comprend de moins en moins. L’identité humaine n’est pas réductible à l’origine biologique, au passeport ou à quelques cases administratives. La religion peut devenir un principe d’appartenance beaucoup plus puissant que l’ethnie. Un Bosniaque musulman pouvait être physiquement, linguistiquement et généalogiquement infiniment plus proche de son voisin serbe que d’un musulman d’Anatolie ou d’Arabie ; il appartenait néanmoins avec ce dernier à un monde religieux dont les références, les fêtes, les interdits, les souvenirs et la fraternité débordaient les frontières du sang.
Le communisme yougoslave avait cru pouvoir recouvrir tout cela d’un grand manteau idéologique. Des populations différentes habitaient les mêmes immeubles, servaient dans la même armée, fréquentaient les mêmes écoles et contractaient même des mariages mixtes. Sarajevo fut longtemps montrée aux visiteurs occidentaux comme la preuve vivante que les vieilles appartenances pouvaient être dissoutes dans une citoyenneté socialiste et moderne. Il suffit que l’État se désagrége, que la peur revienne et que chacun doute de son avenir pour que les vieilles lignes réapparaissent sous l’enduit.
L’homme que l’on saluait depuis vingt ans dans l’escalier redevint alors un Serbe, un Croate ou un musulman. L’appartenance que l’on disait archaïque avait simplement dormi.
10:16 Publié dans Balbino Katz, Revue de presse | Lien permanent | Commentaires (0) |
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07:49 Publié dans Le Journal du Chaos hebdo | Lien permanent | Commentaires (0) |
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