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mardi, 05 mai 2026

Mélenchon, Zemmour, le duel des prophètes

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Balbino Katz

Chroniqueur des vents et des marées

En rentrant d’une longue promenade sur la plage de Léhan, à Lechiagat, encore saisi par cette odeur âcre d’algues en décomposition que la mer abandonne à marée basse, j’ai regardé le Grand Jury d’Éric Zemmour. La veille, j’avais suivi la déclaration de candidature de Jean-Luc Mélenchon. Le rapprochement s’est imposé de lui-même, presque malgré moi. Dans un paysage politique aplati, ces deux hommes apparaissent comme les seuls à posséder encore une véritable envergure.

L’un et l’autre appartiennent à une espèce en voie de disparition, celle des hommes de parole. Mélenchon, avec ses envolées, ses colères feintes ou réelles, ses rythmes hérités de la tribune révolutionnaire, continue de parler comme si la politique pouvait encore soulever des foules. Zemmour, plus sec, plus tranchant, procède autrement, par diagnostic, par mise en perspective historique, par phrases qui cherchent moins à séduire qu’à convaincre. Deux styles, deux écoles, mais une même certitude, la politique ne se réduit pas à l’administration du réel.

Leur culture les place également hors du commun. Mélenchon est un produit du vieux socialisme français, nourri de congrès, de lectures, de références où se mêlent Robespierre et Jaurès. Zemmour vient d’un autre monde, celui du journalisme d’idées, des bibliothèques, d’une histoire de France qu’il ne cesse de relire. Tous deux pensent en termes de civilisation, là où tant d’autres ne raisonnent plus qu’en tableaux Excel.

C’est pourtant à cet endroit précis que la fracture devient irréductible.

Mélenchon ne s’adresse pas à une « jeunesse » abstraite. Il vise une fraction bien déterminée, celle des jeunes issus de l’immigration extra-européenne, concentrés dans les grandes métropoles et leurs périphéries, et qui constituent aujourd’hui une part essentielle de son électorat. Les « quartiers » dont il parle ne sont pas des réalités neutres, mais des espaces urbains où la population d’origine immigrée est devenue majoritaire et où les cadres culturels traditionnels de la société française se sont affaiblis, parfois jusqu’à disparaître.

La « diversité » qu’il invoque n’est pas une simple variété humaine. Elle renvoie à l’intégration politique de populations venues principalement d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne, auxquelles s’ajoutent des segments militants issus de l’université et du monde associatif. Cet ensemble hétérogène forme le cœur d’une stratégie électorale cohérente.

Lorsqu’il parle du « peuple », Mélenchon ne désigne plus le peuple français au sens historique, celui qui s’inscrit dans une continuité de langue, de mœurs et de mémoire. Il désigne un agrégat politique, composé de groupes aux intérêts parfois divergents mais réunis par une même dynamique contestataire. Ce peuple est construit, non hérité.

Zemmour, à l’inverse, s’inscrit dans une logique de continuité. Son propos, entendu lors du Grand Jury, le montre sans détour. Qu’il s’agisse de dénoncer l’impuissance de l’État à faire appliquer ses propres lois, de critiquer la mondialisation économique ou d’évoquer ce qu’il nomme un effacement civilisationnel, il raisonne toujours à partir d’une idée simple, la France existe comme réalité historique et doit être maintenue comme telle.

Même lorsqu’il aborde des questions économiques ou internationales, son raisonnement reste structuré par cette préoccupation. La paix, dit-il en substance, ne naît pas du droit mais du rapport de force. Les nations ne vivent pas d’illusions mais de puissance. On retrouve là, presque mot pour mot, les analyses de Carl Schmitt sur la nature du politique.

Ainsi se dessine une opposition nette. D’un côté, un homme qui accompagne la transformation démographique et culturelle du pays et cherche à en faire la base d’un nouveau bloc politique. De l’autre, un homme qui entend freiner ce mouvement et préserver ce qu’il considère comme l’identité historique de la France.

Il serait pourtant naïf de croire que cette confrontation se joue à armes égales.

Mélenchon bénéficie, en dépit d’outrances répétées, y compris lorsqu’elles touchent à des sujets sensibles où l’antisémitisme est évoqué par ses critiques, d’une forme d’indulgence dans une partie de la presse. Ses propos sont atténués, contextualisés, parfois excusés au nom de la tradition contestataire dans laquelle il s’inscrit. L’université lui offre également un soutien diffus mais réel, qu’il s’agisse de relais intellectuels, de cadres militants ou d’un climat idéologique globalement favorable à ses thèses.

Zemmour, au contraire, fait face à une marginalisation constante. Ses interventions sont immédiatement disqualifiées, ses analyses ramenées à des intentions supposées, ses arguments rarement examinés pour eux-mêmes. Là où l’un est intégré dans le cercle du débat légitime, l’autre en est maintenu à distance. Cette asymétrie n’est pas anecdotique, elle façonne en profondeur la perception que le public peut avoir de ces deux figures.

À cela s’ajoute une réalité plus brutale encore. Ses prises de parole s’accompagnent régulièrement de dispositifs de sécurité renforcés, en raison de menaces explicites dont il fait l’objet. Plusieurs de ses déplacements publics ont été perturbés par des groupes militants hostiles, parfois violents, cherchant à empêcher la tenue même de ses réunions. Il n’est pas indifférent de constater que ces épisodes donnent souvent lieu à des réactions tardives ou prudentes des autorités locales, comme si la protection de la liberté de parole dépendait désormais de la nature de celui qui s’exprime. Cette tolérance variable, pour ne pas dire sélective, contribue elle aussi à installer une dissymétrie durable dans l’espace public.

En quittant l’écran, je retrouvais en moi la rumeur sourde de la mer, cette respiration ancienne qui ne ment pas. Elle ne promet rien, elle ne se raconte pas d’histoires. Elle avance, se retire, revient, indifférente aux modes comme aux constructions idéologiques.

La politique française, elle, semble aujourd’hui hésiter entre deux tentations contraires. Se dissoudre dans un présent sans mémoire, sans racines, où tout peut être recomposé au gré des rapports de force, ou s’accrocher à ce qui demeure, fût-ce au prix de conflits et d’inconforts.

Mélenchon a fait son choix, celui d’accompagner le Grand Remplacement, d’en épouser les contours, quitte à ne plus savoir très bien ce qui doit être conservé. Zemmour a fait le sien, celui de nommer, de fixer, de résister, quitte à se heurter à presque tous.

Le paradoxe est là, presque cruel. Entre celui qui a ses racines dans ce pays et qui consent à sa transformation jusqu’à l’effacement, et celui qui vient d’ailleurs et qui s’emploie à en préserver la forme, ma préférence va au second.

Non parce qu’il aurait raison en tout, mais parce qu’il me semble qu’un peuple a toujours plus à perdre de l’oubli que de l’excès de mémoire.

Source Breizh info cliquez ici

11:52 Publié dans Balbino Katz | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |

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